article 4) Perdons-nous connaissance? Troisième partie chapitres 1 et 2


article 4) Perdons-nous connaissance?  

Ma lecture du livre Perdons-nous connaissance? de Lionel Naccache:

troisième partie chapitres 1 et 2

bienvenue dans la « société de la connaissance


https://www.agoravox.tv/actualites/societe/article/comment-passer-de-l-information-a-24993

« L’ouvrage passionnant de Lionel Naccache pourrait bien atteindre son objectif et devenir le « manifeste de la connaissance » du 21ème siècle. Un siècle où il va falloir réveiller un peu ces neurones qui se laissent bercer par la houle de l’information. Pour bâtir la société de la connaissance, il va falloir se jeter à l’eau. Ce qui revient à apprendre à nager. Et même plus. Cette eau doit nous pénétrer et nous transformer. A chaque nouvelle connaissance, nous ne sommes plus les mêmes. De quoi frémir de plaisir mais aussi de crainte ».

http://www.centrebethanie.org/2016/09/l-arbre-de-la-connaissance.html

J’écris mon blog pour partager ma soif de connaissances, mes réflexions et mes passions et mes lectures. Dans ces articles, je voudrais partager « ma lecture » du livre de Lionel Naccache  « Perdons-nous connaissance?« . Ecrire ce que je retiens de mes lectures me permet de réfléchir à la compréhension que j’en ai. je mets entre guillemets les passages qui me semblent importants ou qui me frappent. Et par dessus tout je fais des recherches sur internet pour compléter ma lecture avec le maximum de liens que je souhaite responsables, qui permettent aux lecteurs d’approfondir la connaissance du sujet.   

 Je livre ici « ma lecture » du livre Perdons-nous connaissance? de Lionel Naccache: c’est-à-dire perdons-nous le sens de ce qu’est la connaissance (philosophie) alors que nous nous autoproclamons  » société de la connaissance « ? Aujourd’hui, la connaissance ne fait plus peur à personne, alors que depuis trois mille ans notre culture occidentale n’a cessé de la décrire comme vitale et dangereuse. Oui, dangereuse, qui s’en sou-vient encore? Cette rupture avec notre héritage constitue-t-elle un progrès ou une régression, une chute ou une ascension? La Mythologie et la Neurologie, sources de « connaissance de la connaissance », nous offriront de précieuses clés pour résoudre ce paradoxe inédit dans l’histoire de la pensée ». 

1) Préambule: Pourquoi cette question « Perdons-nos connaissance? » alors que nous avons cette merveilleuse faculté qui nous semble aller de soi, la capacité de connaître ce que nous ne connaissions pas encore à l’instant qui précédait. Notre société s’autoproclame en effet « société de la connaissance » comme elle ne l’avait jamais fait auparavant. Et pourtant, depuis les origines de notre culture, la connaissance est représentée comme un danger, un « poison vital ». Elle serait porteuse d’un certain danger existentiel qui a imprégné notre culture depuis plus de 3 000 ans jusqu’à l’époque moderne avec le siècle des Lumières que Bertrand Vergely a appelées « obscures Lumières« , et dont j’ai présenté ma lecture dans l’article de mon blog. Ce danger multi-millénaire s’est exprimé dans trois grands mythes qui ont façonné notre civilisation. 

Un rapide résumé de mes précédents articles:

Dans l’article 1, nous avons vu: Chapitre 11-1) Adam et Ève face à l’arbre de la connaissance. 1-2) Le tragique destin d’Icare1-3) L’allégorie de la caverne de Platon. 1-4) La figure de Faust.

Chapitre 2: 2-1) La connaissance menace Athènes l’éternelle2-1-1) I comme Icareretenons que Icare vient de nous enseigner que connaître sans limites est une démesure  condamnable et dangereuse. Cette menace ainsi stigmatisée semble engager l’individu dans son rapport personnel et solitaire avec la connaissance. 2-1-2) L’homme qui en savait trop. Pour Platon et Socrate, l’homme de connaissance serait l’inévitable victime de la violence du groupe qui l’entoure. Icare nous montrait les risques du rapport de l’individu face à la connaissance. Ici, Platon nous indique que l’homme qui connaît est également vécu comme une menace par ses congénères et que cette menace conduit à la disparition inéluctable de celui qui connaît, incapable de transmettre son savoir. Cela conduit à la préservation de l’ignorance, le fondement et la garantie de d’une certaine forme de paix ou de confort social. 

2-2) La connaissance menace Jérusalem: 2-2-1) Du paradis perdu au Pardes retrouvé. Le Pardès (Kabbale) « est un lieu où l’étudiant de la Torah peut atteindre un état de béatitude. Ce terme est tiré d’une anecdote philosophique et mystique qui trouve une explication dans le Pardes Rimonim du Rav Moshe Cordovero. Celui-ci prend l’image de quatre rabbis (Elisha ben Abouya, [Rabbi] Shimon ben Azzaï, [Rabbi] Shimon ben Zoma et rabbi Akiva) pénétrant un verger mais dont les « niveaux » respectifs de pénétration du sens des Écritures ne sont pas équivalent. 2-2-2) Vie et destin de quatre talmudistes en quête de connaissance 2-2-3) Vie et destin de quatre talmudistes en quête de connaissance suite: le cas de rabbi Akiva -La connaissance? Une vraie boucherie! ConclusionA ses amis qui lui recommandaient de de se protéger et de suspendre l’enseignement de ses connaissances à la jeunesse de Jérusalem, Rabbi Avika répondait par une parabole: « Un renard, voyant un poisson se débattre pour échapper aux filets des pêcheurs, lui dit « Poisson, mon ami, ne viendrais-tu pas vivre avec moi sur la terre ferme? » Le poisson lui répond: « Renard, on te dit le plus sage, mais en réalité, tu es le sot des animaux. Si vivre dans l’eau qui est mon élément m’est difficile, que crois-tu qu’il en serait sur la terre? » Ce que l’eau est au poisson, la Torah l’est à Akiva. La connaissance semble ici prendre l’aspect de ce « poison vital ». N’y a t-il pas ici une impression de déjà-vu? Les allégories sur la connaissance s’avèrent d’une troublante convergence entre Athènes (aux chapitres 2-1-1 avec Icare et chapitre 2-1-2 avec Platon et Socrate) et Jérusalem. Le mythe d’Icare se rapproche des dangers d’une trop grande proximité de l’individu avec la connaissance à laquelle répondent les sombres péripéties de Ben Azaï, Ben Zoma et A’her dans le jardin du Pardès et celles d’Adam et Eve dans le jardin d’Eden. Par contre, à l’allégorie platonicienne de la caverne, qui, comme  on l’a vu, représente la violence du groupe social à l’encontre de ceux qui répandent leur connaissance « corrosive pour la jeunesse » comme Socrate, répond le tragique destin de Rabbi Akiva, qui ne cessa pas, ce que Tumus Rufus lui fit payer très cher, de « corrompre la jeunesse de Jérusalem« . On voit donc avec Lionel Naccache que ce n’est pas seulement dans les histoires que la connaissance tue !

Avec mon mon article 2 nous avons vu comment après la Grèce et Jérusalem, la connaissance menace outre-Rhin avec Johann Georg Sabellicus Alias Docteur Faust.

Quelle que soit la version exacte du mythe, Sybellicus, alias Faust, n’avait certainement qu’à s’en prendre à lui-même. Il était fin lettré, alors n’aurait-t-il pas pu ou dû relire la mythologie grecque et les récits allégoriques de la Bible et du Talmud, ou même faire attention aux best-sellers médiévaux se demande L. Naccache? En particulier, le Manuel des Inquisiteurs n’expliquait-il pas, sans aucune équivoque possible, « qu »il ne faut point savoir plus que de mesure, il ne faut ni trop savoir, ni s’abrutir. Par conséquent, nous ne devons pas en savoir plus qu’il ne faut. » C’est probablement le pont le plus précieux qui nous permet d’établir une continuité directe entre les considérations plus antiques que nous avons examinées sur le pouvoir mortifère de la connaissance et notre époque actuelle. Dans la version moderne, Thomas Mann, l’une des figures les plus éminentes de la littérature européenne de la première moitié du xxe siècle, qui est considéré comme un grand écrivain moderne de la décadence, nous présente le Doktor Faustus (Adrian Leverkhün), dont l’existence sera marquée par l’audace (Khün en allemand) et qui, comme Nietzsche, braverait la folie. A la fin du récit, il est victime de son propre désenchantement, qu’il pousse dans un cri ultime dans « le chant de douleur du Docteur Faustus ». Il est victime de sa croyance en un ordre caché de la musique et de la connaissance, qui vont le conduire à la plus horrible des découvertes: le néant, l’absence de signification du monde et de nous-mêmes. « Lorsque son neveu adoré, l’adorable Nepomuk, « dernier amour de sa vie », meurt d’une méningite cérébro-spinale foudroyante dans d’horribles souffrances, Leverkhün atteint l’étape ultime de son voyage. Le monde est un non-sens. Tel est l’ultime cadeau de la connaissance. Il peut alors mourir dément, atteint de paralysie générale… »

J »ai terminé et conclu « ma lecture » de cette première partie du livre (que j’ai exprimée dans ces articles 1 et 2) par le chapitre 2 de l’article 2 : « Des mythes à la réalité ou l’art de la mauvaise solution ».

-Dans l’antiquité le cloisonnement était « la mauvaise solution » antique au problème de la connaissance.

Au moyen-âge, l’Europe a fait un autre choix. Sa « mauvaise solution » fut celle d’un obscurantisme religieux fondé sur la peur, peur de la mort et de l’enfer, la dichotomie bien-mal et sur le mécanisme de rédemption par la soumission à un discours religieux qui a stérilisé la pensée pour les masses incultes. 

La révolution des Lumières s’oppose à l’obscurantisme médiéval (« ? ») et aboutit à la tentative de débarrasser la connaissance des barrières que les périodes précédentes avaient avaient érigées. -Enfin, nous rencontrons les idéologies du XXè siècle marquées par deux régressions majeures, le nazisme et le communisme où la connaissance devient totalement asservie à l’idéologie et aux objectifs militaires, politiques, raciaux, sociaux de ces régimes. 

-Finalement, mythes et réalité, même combat, même message: pendant plus de 3000 ans, la connaissance a été vécue comme un poison vital mais, désormais nulle menace à connaître ne semble plus habiter les discours dominants de nos sociétés, la connaissance ne poserait plus aucun problème au contraire? Vraiment?

-Ou bien… Il faudrait plutôt considérer l’autre hypothèse: la connaissance aurait conservé l’essentiel de ses menaces. Elle serait toujours mortifère, pour l’individu, pour le groupe social et pour le couple. Si tel est le cas, il faudrait alors expliquer pourquoi notre discours actuel ne contient aucun signal d’alarme ni aune zone d’ombre. Serions-nous capables de nous autoproclamer « sociétés de la connaissance » sans nous mettre en garde contre ses effets nocifs? Ce serait sans aucun doute tenir un discours « bonasse » inspiré de la méthode Coué, sans nous rendre compte de son inadéquation au réel de son caractère profondément erroné.

-Alors, comment procéder pour avancer? 

mon article 3 a été axé sur La dimension fabulatrice de notre activité mentale. Pour prendre conscience de cette couche de fiction, une première voie peut nous y aider, la réflexion philosophique. Avec Kant, on commence par distinguer le « phénomène » et le « noumène« . Cette voie est empruntée par les courants de la phénoménologie, avec par exemple la conscience selon Husserl ou LévinasUne seconde voie est celle de la neuropsychologie La réflexion philosophique peut nous y aider. Dans un ouvrage précédent, le nouvel inconscientLionel Naccache « nous invite […] à une nouvelle odyssée, placée sous les auspices des neurosciences de l’esprit. C’est une découverte récente de la neuropsychologie que l’on pourrait appeler avec Nancy Hustonla dimension « fabulatrice » de notre activité mentaleEn effet, notre perception consciente ne se déroule pas en deux temps comme semble l’indiquer le site scienceseravenir.frLétude de malades neurologiques a joué un rôle fondamental avec la description des sanyètes qui dévoilent et mettent en évidence les fictions-interprétations-croyances qui sont beaucoup plus difficiles à déceler chez des individus qui n’ont pas ces lésions cérébrales. Ces exemples tirés de la clinique permettent de proposer une définition de l’acte de connaissance. Cet acte met en scène trois unités, le sujet X tel qu’il était et se représentait à lui-même avant de connaître l’objet Y, cet objet Y tel qu’il existe dans le monde extérieur au sujet et enfin le sujet X’, le sujet tel qu’il est devenu après avoir assimilé l’objet Y. Au chapitre 2, nous avons vu que nous interprétons et nous croyons, donc « nous sommes ». Mais quel lien cela a t-il avec la connaissance, le sujet de départ du livre? En philosophie, « la connaissance est l’état de celui qui connaît ou sait quelque chose. Elle implique le sujet, rouage essentiels de la condition humaine auquel ce détour neurologique permet d’accéder. Nous sommes des êtres pétris de fictions et de croyances. Dès que nous prenons conscience d’une information, que nous faisons connaissance avec elle en prenant connaissance d’elle, nous l’interprétons et l’incorporons dans des constructions fictionnelles. C’est la couche des représentations évoquée par Kant et Husserl. Nous sommes des êtres pétris de fictions et de croyances. Dès que nous prenons conscience d’une information, que nous faisons connaissance avec elle en prenant connaissance, nous l’interprétons et l’incorporons dans des constructions fictionnelles. Donc toute réflexion sur la connaissance et sur le sujet qui en est l’acteur, doit prendre en compte cette dimension de la fiction dans laquelle s’enracine notre subjectivité. Pas de connaissance sans sujet, donc sans système de fictions-interprétations-croyances!

2) Bienvenue dans la « société de la connaissance ».

C’est ainsi que débute la troisième partie du livre de Lionel Naccache:

Troisième partie

MALAISE CONTEMPORAIN DANS LA CONNAISSANCE

CHAPITRE PREMIER – Bienvenue dans la « société de la connaissance

      2-1) Introduction. Le paradoxe de la société de la connaissance et de ses brûlures.

Nous venons de voir dans le chapitre 3-1) de mon article 3) que

L’acte de connaître met en scène trois entités:-le sujet X tel qu’il existait et se représentait à lui-même avant de connaître l’objet Y-L’objet Y qui est le support de cet acte de connaissance.-Le sujet X’ qui est le sujet ayant absorbé l’objet Y, c’est à dire le sujet ayant mis à jour ses représentations mentales à la lumière des nouvelles connaissances acquises. 

Et Lionel Naccache ajoute: « Nous disposons d’une réponse claire et tranchée à la question de l’actualité des menaces de la connaissance. Plus encore, nous avons proposé une explicitation de l’essence même de ces menaces, d’où il ressort que, telles les deux faces d’une médaille, la connaissance nous expose à certaines menaces du fait même qu’elle nous offre dans le même temps la possibilité unique d’enrichir notre identité ».

Alors que l’actualité en ce début 2019 pose de plus en plus de questionnements, ma lecture du livre va maintenant porter sur notre rapport actuel à la connaissance qui constitue encore une énigme, car, si la connaissance constitue un danger existentiel constitutif de son essence, pourquoi et comment sommes-nous devenus les premières générations de l’histoire de a culture occidentale à ne plus prendre conscience de la menace que représente la connaissance, alors que l’avenir de l’humanité semble menacé? Pourquoi et comment cette composante qui était présente à nos côtés depuis les récits bibliques et mythologiques antiques a t-elle disparu de notre discours contemporain? Sommes-nous devenus aveugles et insensibles? C’est que les « mauvaises solutions » imaginées au fil des siècles, que nous avons évoquées, ont perdu leur attrait et leur puissance, et sont aujourd’hui explicitement condamnées par les sociétés occidentales, même si certaines resurgissent trop souvent. Nous avons vu que c’étaient le cloisonnement de la connaissance, l’obscurantisme religieux, la censure politique ou la manipulation idéologique des esprits. Et maintenant nous faisons l’apologie de la connaissance comme jamais nulle société humaine ne semble l’avoir fait! Existerait-il une « mauvaise solution » contemporaine ainsi qu’un lien entre toutes ces « mauvaises solutions »? Nous allons maintenant essayer de découvrir, ce

 MALAISE CONTEMPORAIN DANS LA CONNAISSANCE.

Nous vivons en effet un malaise inédit dans l’histoire de notre culture occidentale, qui se manifeste par un paradoxe entre d’une part un discours apologétique et univoque sur la connaissance (« nous sommes une société de la connaissance!« ) et d’autre part, la constatation que partout la connaissance continue de nous infliger les multiples brûlures dans chacun de ses champs d’action (brûlures de la connaissance amoureuse, familiale ou médicale, de la connaissance sociale ou médiatique et encore et toujours, brûlures de la connaissance scientifique qui continue à déstabiliser nombre de croyances individuelles et collectives très profondes). 
La stratégie de Lisbonne en 2000: 
 L’objectif de cette stratégie fixé par le Conseil européen de Lisbonne est de faire de l’Union européenne « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde d’ici à 2010, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale1 » […] À mi-parcours, en 2004–2005, l’analyse de la stratégie de Lisbonne a montré que celle-ci avait été jusqu’alors un échec parce que les États membres n’ont pas tenu leurs engagements pris selon la méthode ouverte de coordination, non contraignante. La stratégie a été recentrée en 2005 sur la croissance économique et l’augmentation de l’emploi. » Elle semble avoir échoué , mais adopté en juin 2010, surgit le nouveau projet, avec trois axes de la stratégie Europe 2020 visant une « croissance intelligente, durable et inclusive », est organisé autour de trois axes: l’innovation, l’accroissement du taux d’emploi, la durabilité de la croissance.

Apparemment, en ce mois de mars 2019, le renouveau n’est pas au rendez-vous.(Krach mondial : le fiasco de l’euro va faire mal). Pourtant, en France, jamais les citoyens français n’ont été aussi diplômés, ni l’âge d’entrée sur le marché du travail n’a été si tardif ni le nombre d’années d’étude aussi élevé qu’il ne l’est aujourd’hui. Les partis politiques eux-mêmes ont affiché le rôle majeur et vital de la connaissance (*le texte de la convention UMP d’octobre 2006 –Société de la connaissance : la nouvelle frontière, *le parti socialiste défend en 2008 l’idée d’une société de la connaissance ouverte, *et le PCF « Vers une société de la connaissance partagée« . L’Institut d’Etudes Européennes de ULB a dédié l’année 2018/2019 à l’Europe de la Connaissance.

Ainsi, « nous sommes la société de la connaissance« . chacun d’entre nous,« Diderot » en puissance, est invité à déposer sa contribution dans cette oeuvre collective qui va de wikipedia au site Gallica de la Bibliothèque nationale. Plus de deux siècles après les Lumières, notre époque confirme son non au cloisonnement, non à l’obscurantisme, non aux censures de toutes sortes. On assiste à l’explosion des supports et des formes de média, papier ou TV, radio, web… avec une multiplicité des horizons et des modalités de transmission et d’échange d’informations dans les temples modernes du savoir où sont célébrées leurs grands-messes (les « cités de la réussites« , l’Université de tous les savoirs« , l’UIP…). Mais on constate de plus en plus que personne ne semble plus faire mention de « menaces ou de risques » propres à la connaissance, bien au contraire, même si on constate des « fractures dans la société de la connaissance« , et qui laisse apparaître également de nouvelles inégalités,.selon la revue Hermes. Mais ici encore, on ne fait pas mention que le risque soit dans le fait de connaître, comme cela était présent à nos côtés depuis les récits bibliques et mythologiques antiques. Nous sommes dans une société de la connaissance, terme qui est réapparu récemment en subissant une double réduction de cette économie du savoir qui apparaissait dans les années 1990 et confirmée par la stratégie de Lisbonne en 2000. Mais quelles valeurs associons-nous à cette devise moderne? 

     2-3) Comment est née cette « société de la connaissance« ?

L’expression « société de la connaissance » succède à celle de « société de l’information« , que la sociologue Daniel Bell introduisit pour la première fois, dans les années 1970, dans un ouvrage intitulé « vers la société postindustrielle« . On assiste à la valorisation de ce ce qui permet la maîtrise de l’information et des connaissances théoriques avec un rejet des discours idéologiques qui deviendraient superflus. Comme l’explique le livre de Jean Staune « les clés du futur » au  CHAPITRE  9 (MODERNITE, POST-MODERNITE ET TRANS-MODERNITE, la modernité est morte mais elle ne le sait pas encore. Ce ne sont ni les outils industriels, ni les croyances idéologiques qui primeront dans cette nouvelle économie disait Daniel Bell, mais les services fondés sur la connaissance, où l’information deviendrait une valeur suprême. Il Faudra attendre 1990, note Sally Burch, pour que cette conception visionnaire trouve un écho important (voir le livre Enjeux de Mots). Cela correspond au développement d’internet et des technologies de l’information et et à la fin de la guerre froide et à l’effondrement du bloc soviétique. Cette notion est alors mise à l’ordre du jour du G7 puis du G8 et intéresse la Communauté européenne, l’OCDE, l’ONU…D’autres variantes sont proposées comme la « société en réseaux » de Manuel Castells ou la « société de l’intelligence » proposés par André Gorz.
En parallèle avec ce concept, apparaît le terme et le concept de « société de la connaissance« , pierre angulaire de la « société du savoir », dans des milieux universitaires Américains, expression adoptée par Abdul Waheed Khan (
Sous-Directeur général pour la communication et l’information de l’UNESCO de 2001 à 2010). Sally Burch insiste: « Alors que je considère que le concept de « société de l’information » est lié à l’idée d’innovations technologiques, le concept de « sociétés du savoir » inclut une dimension de transformation sociale, culturelle, économique, politique et institutionnelle, ainsi qu’une perspective plus pluraliste et développementale . À mon sens, le concept de « sociétés du savoir » est préférable à celui de « société de l’information » car il rend mieux compte de la complexité et du dynamisme des changements en cours. (…) les connaissances en question sont importantes non seulement pour la croissance économique, mais également pour l’autonomisation et le développement de tous les secteurs de la société.”  Mais c’est la « société de l’information », qui est la véritable révolution sociétale, car, sans la révolution technologique et la ruine idéologique qui ont donné naissance à la société de l’information, une société de la connaissance n’aurait pas pu être proclamée. Mais alors, qu’est-ce qui distingue  les deux? C’est, comme nous l’avons déjà vu, la prise en compte du sujet. L’expérience de la connaissance est la relation d’un sujet, avec ses croyances, son identité, avec des données, des objets, c’est un jeu d’informations extérieures au contenu de sa conscience. On sait que c’est ce qui a donné naissance à la  phénoménologie husserlienne pour laquelle la conscience est par nature intentionnelle: elle ne peut pas être isolée de l’objet qu’elle vise. Elle n’est pas intransitive, on est toujours conscient de quelque chose, d’un contenu auquel on n’accède que qu’à travers une relation subjective avec l’objet. Il existe certes, mais seulement par le truchement de notre subjectivité. Il est illusoire d’exclure celle-ci de l’expérience subjective d’une définition de la connaissance qui se concentrerait exclusivement autour des objets du savoir (des informations visées par le sujet). Une société de l’information n’est pas une société de la connaissance.

    2-4) Le paradoxe de la transparence.
Toutes les informations renferment intrinsèquement une certaine quantité de données objectives, quelque soit leur contenu précis, qu’on y accède ou non et cela n’affecte en rien leur contenu propre. Cette valeur informationnelle intrinsèque ne dépend donc pas du sujet. Il devient donc logique et légitime, pour une société de l’information de se placer sous le principe de « l’absolue transparence ». 

Mais, attention! Ainsi définie, cette société fait abstraction des sujets que nous sommes, avec nos systèmes de fictions-interprétations-croyances respectives. Nous sommes ainsi soumis à un « grand écart » souvent douloureux, entre les aspirations de la société de consommation et sa nécessité de transparence la plus totale et les nombreux motifs de résistance de notre psychisme qui est orienté, sinon gouverné par la stabilité de nos croyances subjectives. C’est cette tension qui est à l’origine de notre discours ambivalent et paradoxal vis à vis de la transparence. Notre tension entre l’apologie quasi illimitée de la transparence et les brûlures qu’elle occasionne quotidiennement se manifeste dans le « malaise contemporain dans la connaissance » qui apparaît  dans le titre de ce chapitre 2. Nous savons qu’au cours de l’histoire, l’absence de transparence dans les vies affectives, sociales, politiques et économiques a servi à protéger des intérêts corrompus, des inégalités masquées ou de nombreuses forfaitures L’opacité côtoyait la censure. Mais aujourd’hui la transparence est devenue la règle, que ce soit dans la sphère publique, dans les opérations financières, dans les prises de décision politiques, localement ou au niveau national. On filme tout, jusqu’au conseil des ministres sans que cela choque, bien au contraire. Mais c’est dans la sphère privée la transparence devient une exigence de plus en plus importante. Nous exigeons de pouvoir tout voir, sans aucune censure: transparence des salaires, des biens des personnes publiques, des histoires de famille, des origines, des adoptions, des dons de sperme…du couple et de l’alcôve et évidemment transparence médicale absolue. La technologie permet maintenant de tout voir, partout, ce qui se passe chez autrui, dans l’intimité et chacun peut devenir un spectacle de voyeurisme télévisuel où nous avons l’illusion de voir la « vraie vie », de « vraies personnes », une télé-réalité où se confondent réel et virtuel. Ceci est accentué par les innombrables caméras de surveillance, qu’elles soient dans les rues et tout notre environnement immédiat ou non, orientées vers les autres ou bien nous-mêmes. C’est une levée généralisée de tous les secrets, propre à notre société contemporaine. L‘émergence de ce désir de transparence, contrairement à de nombreux pays, n’a pas été développé et mis en pratique à l’issue d’une longue période de dictature comme l’avait été l’URSS.en 1985, sous le signe de la glasnost (ce qui veut littéralement dire « transparence »). Pourtant, celle-ci nous taraude comme comme elle ne l’avait jamais fait encore alors que nous avons maintenant toutes les facilités techniques pour la mettre en oeuvre. Elle n’est pas sortie de rien comme nous le voyons au cours de la lecture du livre de Lionel Naccache, mais son apologie sans faille à laquelle nous attachons une grande importance est un peu paradoxale, car dans la même temps, nous vivons tous les jours, comme nous le verrons dans le chapitre suivant, les conséquences parfois brûlantes et douloureuses de cette transparence. Notre résistance à la transparence se joue quotidiennement depuis les sphères immédiates et sensibles jusqu’aux plus abstraites. 

On peut noter que l’essai de Pierre Levy Soussanl’éloge du secret figure parmi les critiques du discours apologétique contemporain autour de la transparence (voir Le secret est indispensable et l’illusion, vitale et philosophie-spiritualite.com/cours/echange4.htm: la transparence et le secret par Serge Carfantan)


3) Les brûlures de la transparence (pedagopsy.eu/livre_perdre_connaissance.html chapitre 2)

Nous venons de constater au chapitre précédent que la société de la connaissance à laquelle nous nous identifions ressemble plus à une société de l’information. Nous avons vu aussi en 2-1) que, selon le modèle du triptyque de la connaissance, « l‘acte de connaître met en scène trois entités: -le sujet X tel qu’il existait et se représentait à lui-même avant de connaître l’objet Y -L’objet Y qui est le support de cet acte de connaissance. -Le sujet X’ qui est le sujet ayant absorbé l’objet Y, c’est à dire le sujet ayant mis à jour ses représentations mentales à la lumière des nouvelles connaissances acquises ». Une société de l’information se préoccupe presque exclusivement de d’assurer la libre circulation, la diffusion et l’échange des Y, sans considération majeure pour les sujets X qui pourtant en sont les citoyens. Dans une telle société, « Y-orientée » vers l’objet, l’absolue transparence de l’information doit devenir un principe incontournable sans que nulle menace ne puisse y être associée. C’est bien ce que claironnent à l’unisson les institutions et organismes qui règlent notre vie politique et les médias bien-pensantes de l’opinion dominante. Mais la connaissance ne devrait pas se limiter à cette circulation des informations. Elle doit incorporer la manière dont le sujet est affecté dans son système de fictions-interprétations-croyances par ces informations. De ce point de vue, l’expérience de la connaissance est toujours susceptible de menace, comme par le passé (voir mes articles 123), menace du sujet dans son identité. 

     3-1) Pour vérifier cette prédiction, Lionel Naccache recherche des situations qui nous révéleraient la manière dont des sujets peuvent être mis à l’épreuve, voire brûlés dans leur chair par la transparence de l’information. Ces « situations limites » vont jouer un rôle comparable à celui des malades neurologiques que nous avons vu avec mon article 3 au chapitre 1 (1-2) Neuroscience-fiction) et au chapitre 2 (Nous interprétons et nous croyons, donc nous sommes). En même temps qu’elles sous-tendent chacune de nos expériences de sujets conscients, elles nous montrent comment nous sommes inévitablement affectés par les informations que nous recevons même si nous ne sommes pas brûlés. Seulement, il est facile de s’en rendre compte quand ça brûle. Pour les décrire, on peut partir du centre qui constitue notre identité propre en traçant des cercles qui incluent nos relations les plus intimes en gagnant de proches les relations les plus éloignées voire celles  qui nous sont inconnues. Un des premiers cercles est celui des brûlures de la transparence du sentiment amoureux. En embrasant et consumant notre existence, il peut ne laisser que des cendres dans un horizon de désespoir et de non-sens. Dans un second cercle, les secrets de famille peuvent nous exposer au péril d’énigmes dépourvues de solutions; savoir ou ne pas savoir? L’écheveau est presque indémêlable entre dans une histoire familiale qui utilise presque indistinctement le réel des fils de l’événement factuel et tranché et le récit imaginaire qui s’affranchit de la réalité, intègre et raconte une autre réalité, psychique, qui ne se superpose pas à la précédente. C’est un impitoyable et explosif écheveau pour celui qui, dans la confusion, saisit le fil du fantasme en déclarant la mise au jour d’un événement caché et alors, boum! Mais ne pas chercher à savoir peut soumettre le fonctionnement de la cellule familiale à un lent et inexorable processus de déflagration silencieuse. Un troisième cercle est celui des secrets d’esculape. Il concerne les secrets du diagnostic et du pronostic médical (Transparence en médecine, quels enjeux?). Savoir? Dénier? Ne pas vouloir savoir ou ne plus vouloir savoir? Demander à savoir tout en implorant en fait de demeurer dans l’ignorance? La loi sur la transparence de l’information médicale enfin en vigueur ! Les souffrances de la transparence sont de plus en plus identifiées et leur prise en compte officielle s’inscrit jusque dans les programmes du concours de l’internat (ECN).Que le malade (ou ses proches dans certaines conditions) ait le droit de savoir (ou de ne pas savoir) est un droit fondamental et une exigence éthique. Puis, au-delà de ces trois cercles, on trouve les cercles de l’information, démesurément allongés par le truchement des médias. La transparence devient telle qu’on croit pouvoir savoir (en toute innocence précise L. Naccache) ce qui se passe dans un fait divers, dans un conflit ou un événement international, dans les arcanes de la prise de décision politique. On s’imagine que les secrets de la raison d’état n’auraient plus de raison d’être. Pourtant, à l’heure de la prétendue parfaite transparence, il n’est pas difficile de constater que l’accès à certaines informations dites « sensibles » demeure extrêmement problématique, ceci en parfaite contradiction avec le discours de façade des institutions qui ne cessent pas de condamner toute forme de censure et de louer les bienfaits de la transparence absolue. Il n’est qu’à citer l’exemple de ce président de la République qui institua le droit des citoyens à connaître la santé de leur dirigeant quelques mois avant de s’apprendre atteint d’un cancer durant plus d’une dizaine d’années. (forme de censure qui vise à protéger cyniquement le pouvoir plutôt que la protection des citoyens-sujets qui en font les frais, contre une brûlure de la transparence). Cette forme d’occultation vise également à une autre fonction: la préservation du confort de nos croyances; c’est à dire ne pas informer les sujets que nous sommes de la réalité tout en prétendant le faire, ce qui permet de demeurer entourés de nos fictions familières. Mais de plus en plus, la violence est exposée et décortiquée de façon exhibitionniste dans les média et nous sommes soumis  des flots d’anxiété de confusion  et d’interrogation (qui confinent souvent à la psychose) dans les informations en temps réel au plus près de ce qui est présenté comme la réalité et la vérité, même si ce n’est pas dans ces actions seules que les situations peuvent être expliquées et comprises. L’information devient de plus en plus manipulée par l’utilisation de l’émotion qui occulte souvent le sens critique, le discernement et l’analyse. On est alors confronté à l’ineptie d’un discours décomplexé, béat ou cynique à propos de l’évidence et de l’innocuité prétendue de la « transparence » dans nos sociétés.

      3-2-1 Première situation présentée par Lionel Naccache: le jeune B. est-il conscient? voir pages 132 à 135.

C’est l’histoire d’un jeune homme de 20 ans victime d’un grave traumatisme crânien suite à un accident de motocyclette et qui tombe dans un profond coma. Deux ans plus tard B. est toujours dans le même état. Son cœur bat normalement, il respire seul sans respirateur artificiel, il est nourri par sonde gastrique. Ses parents avaient perdu en quelques années leurs deux premiers enfants et B. est leur petit dernier. Il est vivant, mais est-il conscient? Les parents veulent savoir. Continue-t-il à faire l’expérience d’une vie mentale à leur insu? Continue-t-il à penser et à ressentir leur présence? La transparence est vitale, et L. Nacache, qui a été confronté à des cas comme celui-ci, se bat pour être capable de la proposer aux familles et aux équipes soignantes, mais ne la considère pas comme inoffensive, au contraire. En effet, si B. est dans un état végétatif et si les mots prononcés et les caresses prodiguées par sa mère (et dont elle espère beaucoup) lors de ses visites quotidiennes ne sont pas consciemment ressenties par B., est-il si évident de communiquer le résultat de l’examen clinique approfondi et l’enregistrement des réponses électriques de son cerveau et d’en informer les parents et surtout la mère qui semble persuadée qu’il est conscient, se demande Lionel Naccache? (son équipe de recherche participe, avec d’autres, à la mise au point de nouveaux tests neuropsychologiques qui permettent de détecter un fonctionnement conscient en observant l’activité du cerveau et sans dépendre des réponses verbales et comportementales du malade)   voir https://www.pnas.org/content/106/5/1672 et  http://sfnrcongres.net/archivesite/www/2015/pdf/presentations2015/Vendredi-10-Avril/AUDITORIUM/15h00-Rohaut.pdf). 

Cette situation extrême met en évidence le fait que la connaissance est avant tout l’affaire des sujets qui en font l’expérience. Et face à des situations comparables qui vient d’être décrite, les réactions des sujets sont très variables et parfois imprévisibles. Si nous en revenons au cadre théorique (voir chapitre 2-1) « l‘acte de connaître met en scène trois entités: -le sujet X tel qu’il existait et se représentait à lui-même avant de connaître l’objet Y -L’objet Y qui est le support de cet acte de connaissance. -Le sujet X’ qui est le sujet ayant absorbé l’objet Y, c’est à dire le sujet ayant mis à jour ses représentations mentales à la lumière des nouvelles connaissances acquises »), nous pouvons réaliser que ces cas limites de confrontation avec la souffrance ressentie pour un être proche donnent la démonstration qu’une même information, qui peut être tragique, ne conduit pas à une expérience similaire pour tous les sujets « X » qui la reçoivent. Les connaissances ne sont pas échangeables. L’expérience de chacun se distingue de celles des autres. Connaître l’objet « Y » dépend ici du sujet « X » et parle de la connaissance de « Y » sans prendre en compte qui est « X » est une absurdité. Dans des situations médicales difficiles, l’existence des schémas de fictions-interprétations-croyances ne ne sont pas des concepts abstraits ou des conjectures hasardeuses, mais des évidences qui peuvent se manifester avec violence dans nos réalités tangibles. Cela est moins apparent dans d’autres moments de nos existences, mais notre mode de fonctionnement n’y est pas radicalement différent. Dans cette forme de transparence, l’annonce diagnostique est un moment crucial de la prise en charge d’un malade, moment fondateur à la fois du vécu de sa maladie, et de la qualité de confiance établie avec son médecin. Lionel Naccache nous dit qu’il n’applique en aucun cas une recette ou un protocole codifié. Cette annonce, ou cette non-annonce, avec toutes les formes de discours intermédiaires, résulte de la prise en compte de qui sont ces « X » qui lui font face et dépend de leurs attentes. Un autre cas, encore plus délicat et complexe, et qui défraye la chronique en mai 2019, et celui de Vincent Lambert et de son coup de théâtreLa cour d’appel de Paris « ordonne à l’Etat français (…) de prendre toutes mesures aux fins de faire respecter les mesures provisoires demandées par le Comité international des droits des personnes handicapées le 3 mai 2019 tendant au maintien de l’alimentation et l’hydratation de Vincent Lambert. Ce cas, ultra médiatisé provoque la passion, et le déchirement des familles. C’est un débat de société, qui ré-ouvre le débat sur l’euthanasie et divise alors la société. Il semble être, dans le cadre des « lois éthiques » et de l’éthique publique; un défi pour le droit. Ne nous trouvons nous pas dans la vision que propose Jean Staune (voir aussi Staune) dans « explorateurs de l »invisible« , et « les clés du futur » avec l’extraordinaire mutation que connait notre époque et ses 5 révolutions –scientifique, technologique, managériale, économique, sociétale– qui bouleversent tous nos repères traditionnels? On rejoint aussi la question des indécidables et des conséquences du théorème d’incomplétude de Gödel. 

 [Il n’y a rien de plus rationnel, de plus logique, de plus formel qu’une démonstration mathématique. Alors, comment une démonstration mathématique pourrait-elle faire éclater « le paradigme même de la rationalité? » En démontrant de l’intérieur des mathématiques les limites des mathématiques; en démontrant logiquement les limites de la logique! C’est le paradoxe du barbier qui permet d’appréhender cette limite que le théorème de Gödel a formalisée ( S’il se rase lui-même, alors il ne respecte pas son enseigne: il raserait quelqu’un qui se rase lui-même. S’il ne se rase pas lui-même, alors son enseigne ment: de ce fait, il ne raserait pas tous les hommes du village). C’est aussi le cas du paradoxe du bibliothécaire. Pour classer « tous les livres » en deux catégories, on peut décider de faire une pile avec les ouvrages qui contiennent une référence à eux-mêmes (comme voir page x du même ouvrage). L’autre pile sera constituée d’ouvrages qui, comme souvent dans la plupart des romans, ne font jamais référence à eux-mêmes dans le corps de leur texte. On met alors chaque livre dans une pile ou l’autre, mais on  obtient alors deux nouveaux ouvrages, la catalogue (1) des livres qui se citent eux-mêmes et le catalogue (2) de ceux qui ne se citent pas eux-mêmes. Maintenant, prenons le catalogue (2): où le mettre? A priori , on le met dans la catégorie ((2) puisqu’il est pour l’instant un ouvrage qui ne se cite pas lui-même. Mais si on veut qu’il soit complet, il faut inscrire dans la liste des ouvrages qu’il contient sont propre titre: « catalogue des ouvrages qui ne se citent pas eux-mêmes ».  Mais voilà qu’il fait alors une référence à lui-même, puisqu’il contient son propre titre! Or ce catalogue ne peut contenir que les ouvrages qui ne font pas référence à eux-mêmes. Peut-on le retirer de cette liste pour le mettre dans l’autre, celle des ouvrages qui se citent eux-mêmes? Non, car si nous retirons son propre titre (« catalogue des ouvrages qui ne se citent pas eux-mêmes », il ne contient plus de référence à lui-même et on ne peut le mettre dans le « catalogue des ouvrages qui contiennent une référence à eux-mêmes », puisque nous venons de retirer cette référence! 

     C’est comme une boucle sans fin et il n’y a pas de réponse à la question « où mettons-nous le catalogue des ouvrages qui ne se citent pas eux-mêmes? » Notre catalogue peut être soit cohérent, soit complet, mais pas les deux à la fois. Soit le catalogue est incomplet (s’il y a un ouvrage qui se cite lui-même et dont le titre n’est pas dans le catalogue, cet ouvrage étant le catalogue), soit le catalogue est complet (on y rajoute son propre titre pour le rendre complet), mais il est désormais incohérent. 

La portée du théorème d’incomplétude, de Gödel c’est qu’en démontrant que tout système logique qui contient l’arithmétique renferme une proposition du type « où met-on le catalogue des ouvrages qui ne citent pas eux-mêmes? », qu’on appelle proposition indécidable puisqu’on ne peut pas décider de l’endroit où on met ladite proposition, il implique que que tout système logique humain cohérent est forcément incomplet —>complétude. On peut avoir des systèmes logiques complets, mais ils seront forcément incohérents. ]

Tous ces exemples et décisions illustrent la mise en acte de la transparence médicale. Il est fondamental que de telles connaissances médicales et diagnostiques et pronostiques puissent être délivrées aux patients, et que ce droit soit protégé par le législateur, mais il faut être conscient que de telles informations sont très sensibles, ce que comprend avec évidence quiconque fait l’expérience d’une telle situation. Le discours immédiat autour de la transparence en médecine met rarement en évidence cet aspect, en insistant plutôt sur les bienfaits (pouvoir lire son dossier médical ou récupérer ses IRM), mais, s’il est indispensable que nos droits soient assurés, cela ne règle pas le danger qu’il y a parfois à savoir et certains refuseront de savoir…

          3-2-2) Autre situation, l’intimité amoureuse: chéri, pas de secrets entre nous.

Un second espace de ces brûlures de la transparence est celui de l’intimité amoureuse, cette autre forme de connaissance qui n’en finit pas de fasciner nos consciences. On trouve cette brûlure dans le délire de jalousie et la littérature en fait largement état. Madame Bovary et les lamentations post-bourgeoises enragent de ne pouvoir y échapper. Depuis Simone de Beauvoir jusqu’à Catherine Millet, ce feu de l’intimité conjugale dévoilée consume les esprits. Cette dernière a écrit: « C’est mon grand problème, je regrette beaucoup de ne pas avoir été violée. Parce que je pourrais témoigner que du viol, on s’en sort. » Cette modalité de la connaissance, la connaissance érotique pose son énigme: puis-je aimer l’autre que je vais intimement connaître sans fusionner avec lui dans une identité aux limites floues, fusion qui serait le prélude à ma disparition, à notre disparition individuelle? Devoir mourir à soi pour aimer l’autre? C’est alors qu’une question existentielle se pose: cette perte d’autonomie est-elle symétrique? Est-ce que je risque de me retrouver mort à moi-même alors que l’autre continuerait à vivre pour lui-même, et sans moi? D’où la place de l’adultère dans « les mises en scène de cette angoisse existentielle ». Une relation amoureuse n’est certes pas inéluctablement condamnée à ce destin de fusion mortifère, et donc de disparition du sujet, mais le risque est inhérent à « ce jeu des je et des corps. La bourgeoisie française du XIXème siècle en particulier en a dégagé une conduite assez consensuelle qui a valorisé l’objet « socialement observable »; le couple, qui a occulté les sujet et l’intimité des psychés. La fusion y  devient « ils sont Mr et Mme « X », unis par les liens du mariage depuis leur premier baiser jusqu’à leur caveau familial »… Ils peuvent se tromper mutuellement, tous les deux le savoir, mais cela doit disparaître derrière le seul objet qu’ils investissent: l’image sociale de leur couple, vierge de toute tâche, de toute ombre. Leur couple, leur amour, c’est l’icône bourgeoise qu’ils donnent à voir; leurs âmes n’intéressent personne, à commencer par eux-mêmes!  On voit bien la perversité malsaine et hypocrite de cette politique érotique de l’autruche. Cette posture a été disséquée, souvent dénoncée par les écrivains du XIXè siècle. Elle a aussi donné toute sa puissance à la psychanalyse naissante. Mais de nos jour, a-t-on vraiment fait le choix de la transparence? La transparence sur nos intimités saurait-elle nous libérer de la « putréfaction bourgeoise » et nous restituer nos places de sujets (sujets de nos existences)? Les iconoclastes ont commencé par briser ces images et icônes bourgeoises, mais offrent-ils une libération plus joyeuse? Simone de Beauvoir fut l’une des premières femmes à faire, avec Jean-Paul Sartre, ce choix d’une intimité amoureuse qui ne sacrifierait pas l’autonomie des deux amants et en particulier pas celle de la femme. Pas de mariage, pas de vie commune, vie sexuelle non exclusive. C’est l’éloge de la transparence érotique. Ce choix, courageux dans ce qu’il tentait de condamner, s’est-il révélé agréable, aisé et libérateur? En pages 138 à 140, L. Naccache dissèque cette transparence nouvelle avec « l’invitée » de S. de Beauvoir…L’équilibre érotique est instable, tout semble vaciller, chacun se sent menacé dans ses repères. Ce récit psychologique de Simone de Beauvoir est lucide et clairvoyant par sa reconnaissance du destin presque inéluctable de cette aventure de transparence érotique. 

Ne retrouvons-nous pas ici, le thème du danger de la connaissance que nous croyions avoir disparu, comme nous l’avons rappelé en conclusion de l’article 2: « mythes et réalité, même combat, même message: pendant plus de 3000 ans, la connaissance a été vécue comme un poison vital mais, désormais nulle menace à connaître ne semble plus habiter les discours dominants de nos sociétés, la connaissance ne poserait plus aucun problème au contraire? » Vraiment? Pourquoi et comment notre discours a t-il pu évoluer si rapidement, en rupture radicale avec tous ceux qui l’avaient précédé? Est-ce la menace qui a disparu ou nos yeux ne la vient-elle plus? Serait-ce un cadeau non intentionnel de notre époque? Cadeau de notre techno-science, de l’émancipation religieuse et sexuelle, de l’évolution des consciences toujours plus avides de transparence et qui toutes valorisent la connaissance? Icare serait-il un ringard? Pourtant, le thème de la connaissance qui tue n’était pas un secret qui ne circulait qu’au sein des cercles protégés et instruits. Comment, en l’espace de quelques dizaines d’années, le paysage intellectuel aurait-il été aussi radicalement transformé? Aurions-nous coupé le cordon avec les mythes et leurs traductions sociales et historiques?                                                 -Ou bien… Il faudrait plutôt considérer l’autre hypothèse: la connaissance aurait conservé l’essentiel de ses menaces.

Les personnages de « L’invitée » sont Françoise (écrivain) et Pierre (directeur de théâtre), l’invitée étant Xavière. L’implacable description description, clinique et franche, de l’atmosphère dans laquelle la transparence tente de se jouer ici entre Sartre/Pierre et Beauvoir/Françoise est le jeu du tissage entre la fiction et le réel. Xavière n’est autre qu’une élève de Simone de Beauvoir (qui a rejoint le cercle de Beauvoir et Jean-Paul Sartre en 1935, âgée de 19 ans. Elle et sa sœur Wanda ont été fusionnées ensemble), Olga Kozakieviczà qui le roman est dédié. Elle deviendra l’épouse de Jacques Laurent Bost/Gerbert (Gerbert est le personnage avec qui a couché Xavière). C’est « le petit Bost » qu’évoque Simone de Beauvoir quand elle annonce à Sartre en 1938: « Il m’est arrivé quelque chose d’extrêmement plaisant  à quoi je ne m’attendais pas du tout et pourtant, c’est que j’ai couché avec le petit Bost voici 3 jours […]. Tout au long de cette existence, d’autres personnages viendront s’intégrer, et souffrir, avec Sartre et Beauvoir dans leur jeu dangereux avec la lumière (de la transparence). En fait, ils sont acculés à une contrainte formelle aussi aliénante, aveugle et étouffante que celle de la bourgeoisie du XIXè siècle. Leur projet de la transparence n’est pas une libération de la puissance d’agir et d’être chère à Spinoza nous précise Laurent Naccache.  

Catherine Millet, 60 ans plus tard, livre à son tour son récit des brûlures inattendues de la transparence érotique, transparence pourtant conçue comme clé de voûte de son expérience amoureuse avec son compagnon, cependant dans un contexte social et intellectuel différent. Elle est devenue icône contemporaine d’un nouveau discours amoureux dans son autofiction « la vie sexuelle de Catherine M (2001), pour lequel l’express évoque « les partouzes d’une intello« . Le buzz-litteraire.com, lui, parle du « récit explicite de l’éducation sexuelle et des nombreuses aventures (en particulier « sexualité de groupe ») de la très respectable et intellectuelle directrice du magazine Art Press (une référence dans le milieu de l’art moderne), ouvrage souvent comparé à « My Secret Life » d’Henry Miller ». Mais, en 2008, Catherine Millet raconte dans jour de souffrance l’irruption irrépressible de du sentiment de jalousie en découvrant les traces, non cachées des aventures extra-conjugales de son partenaire. Alors, « la femme libre, à la sexualité assumée et affichée, adepte des jeux échangistes, se trouve plongée dans une « crise », elle emploie elle-même le terme. Une crise dans son couple, mais aussi une crise au sens le plus médical du terme, dont ce roman est la manifestation. Confrontée aux affres de la jalousie, Catherine Millet analyse, dissèque, expose ses motivations, ses désirs, ses fantasmes, en une langue d’un classicisme absolu, d’une froideur clinique, le feu des passions pointant sous la glace du style« . Ainsi, la vestale contemporaine du « pacte de la transparence » est amenée à nous conduire vers le même constat que Simone de Beauvoir. Ainsi, « d’une putréfaction à l’autre, de l’ombre fétide de la bourgeoisie à la lumière violente du couple « libéré », la connaissance de l’être aimé ne finit pas d’être une histoire dangereuse dont la transparence n’adoucit en rien la menace ». 

Conclusion de ce chapitre 3-2-2: Eros se joue de nous, Eros se joue en nous. La transparence extérieure du couple « libéré », de même que « la preuve extérieure » du jaloux, qui est très similaire de façon symétrique, se rejoignent dans leur naïveté et leur violence pour tenter de résoudre, une fois pour toutes, cette énigme d’Eros. Du point de vue du triptyque de la connaissance (-le sujet X tel qu‘il existait et se représentait à lui-même avant de connaître l’objet Y -L’objet Y qui est le support de cet acte de connaissance. -Le sujet X’ qui est le sujet ayant absorbé l’objet Y, c’est à dire X,X’,Y), la connaissance amoureuse correspond au cas limite dans lequel Y, l’objet de la connaissance, est un autre X, un sujet dans lequel le JE plonge tout entier en courant le risque de se fondre à lui, c’est à dire mourir à soi en aimant l’autre. 


4) En conclusion, un résumé de cet article 4

Nous nous avons vu en préambule que nous sommes des êtres pétris de fictions et de croyances. Dès que nous prenons conscience d’une information, que nous faisons connaissance avec elle en prenant connaissance, nous l’interprétons et l’incorporons dans des constructions fictionnelles. Donc toute réflexion sur la connaissance et sur le sujet qui en est l’acteur, doit prendre en compte cette dimension de la fiction dans laquelle s’enracine notre subjectivité. Pas de connaissance sans sujet, donc sans système de fictions-interprétations-croyances!

Dans l’article 1, nous avons vu  Adam et Ève face à l’arbre de la connaissance, la connaissance menace Athènes l’éternelle.avec le tragique destin d’Icare, lallégorie de la caverne de Platon la connaissance menace Jérusalem (du paradis perdu au Pardes retrouvé. Le Pardès (Kabbale) « est un lieu où l’étudiant de la Torah peut atteindre un état de béatitude ».  Et enfin nous avons vu dans mon article 2. que la connaissance menace outre-Rhin avec la figure de Faustc’est à dire Johann Georg Sabellicus Alias Docteur Faust » C’est probablement le pont le plus précieux qui nous permet d’établir une continuité directe entre les considérations plus antiques que nous avons examinées sur le pouvoir mortifère de la connaissance et notre époque actuelle. Dans la version moderne, Thomas Mann, l’une des figures les plus éminentes de la littérature européenne de la première moitié du xxe siècle, qui est considéré comme un grand écrivain moderne de la décadence, nous présente le Doktor Faustus (Adrian Leverkhün), dont l’existence sera marquée par l’audace (Khün en allemand). Cet article conclue: 

-Dans l’antiquité le cloisonnement était « la mauvaise solution » antique au problème de la connaissance.

Au moyen-âge, l’Europe a fait un autre choix. Sa « mauvaise solution » fut celle d’un obscurantisme religieux fondé sur la peur, peur de la mort et de l’enfer, la dichotomie bien-mal et sur le mécanisme de rédemption par la soumission à un discours religieux qui a stérilisé la pensée pour les masses incultes. 

 La révolution des Lumières s’oppose à l’obscurantisme médiéval (« ? ») et aboutit à la tentative de débarrasser la connaissance des barrières que les périodes précédentes avaient avaient érigées. 

-Finalement, mythes et réalité, même combat, même message: pendant plus de 3000 ans, la connaissance a été vécue comme un poison vital mais, désormais nulle menace à connaître ne semble plus habiter les discours dominants de nos sociétés, la connaissance ne poserait plus aucun problème au contraire? Vraiment?

-Ou bien… Il faudrait plutôt considérer l’autre hypothèse: la connaissance aurait conservé l’essentiel de ses menaces. Elle serait toujours mortifère, pour l’individu, pour le groupe social et pour le couple. 

Dans mon article 3, la connaissance est présentée comme une histoire de neuro-science fiction avec une dimension fabulatrice de notre activité mentale. Lionel Naccache semble dire que, puisque l‘acte de connaître met en scène trois entités: -le sujet X tel qu‘il existait et se représentait à lui-même avant de connaître l’objet Y -L’objet Y qui est le support de cet acte de connaissance. -Le sujet X’ qui est le sujet ayant absorbé l’objet Y, c’est à dire le sujet ayant mis à jour ses représentations mentales à la lumière des nouvelles connaissances acquises »,  « Nous disposons d’une réponse claire et tranchée à la question de l’actualité des menaces de la connaissance. Plus encore, nous avons proposé une explicitation de l’essence même de ces menaces, d’où il ressort que, telles les deux faces d’une médaille, la connaissance nous expose à certaines menaces du fait même qu’elle nous offre dans le même temps la possibilité unique d’enrichir notre identité ». Mais nous avons alors rencontré les risques de la connaissance. Le premier risque peut s’appeler la mue du « JE ». La révision de notre système de fictions-interprétations-croyances peut être si radicale que le « JE » qui en ressort peut ne plus rien avoir à partager avec celui que nous étions jusqu’à présent et il peut devenir un autre, étranger à celui qu’il était. On assiste alors à la disparition du « JE » initial. Le deuxième risque, plus périlleux encore, constitue, pour Lionel Naccache, l’étape ultime de la connaissance, l’épreuve finale qui seule autorise, ou non, la poursuite de l’aventure. C’est la connaissance qui rend lucide le sujet sur son propre compte et qui lui permet de réaliser, une fois pour toutes, que le « JE » est une fiction.
Alors que l’actualité en ce début 2019 pose de plus en plus de questionnements, ma lecture du livre va maintenant porter sur notre rapport actuel à la connaissance qui constitue encore une énigme, car, si la connaissance constitue un danger existentiel constitutif de son essence, pourquoi et comment sommes-nous devenus les premières générations de l’histoire de a culture occidentale à ne plus prendre conscience de la menace que représente la connaissance, alors que l’avenir de l’humanité semble menacé?. Pourquoi et comment cette composante qui était présente à nos côtés depuis les récits bibliques et mythologiques antiques a t-elle disparu de notre discours contemporain? Sommes-nous devenus aveugles et insensibles? C’est que les « mauvaises solutions » imaginées au fil des siècles, que nous avons évoquées, ont perdu leur attrait et leur puissance, et sont aujourd’hui explicitement condamnées par les sociétés occidentales, même si certaines resurgissent trop souvent. C’étaient le cloisonnement de la connaissance, l’obscurantisme religieux, la censure politique ou la manipulation idéologique des esprits. 

Et maintenant nous faisons l’apologie de la connaissance comme jamais nulle société humaine ne semble l’avoir fait! Existerait-il une « mauvaise solution » contemporaine ainsi qu’un lien entre toutes ces « mauvaises solutions »? C’est ce que nous essaierons de découvrir dans cet article 4 que nous avons commencé par Bienvenue dans la « société de la connaissance ».qui débute la troisième partie du livre de Lionel Naccache.

Nous vivons en effet un malaise inédit dans l’histoire de notre culture occidental qui se manifeste par par un paradoxe entre d’une part un discours apologétique et univoque sur la connaissance (« nous sommes une société de la connaissance !« ) et d’autre part, la constatation que partout la connaissance continue de nous infliger les multiples brûlures dans chacun de ses champs d’action (brûlures de la connaissance amoureuse, familiale ou médicale, de la connaissance sociale ou médiatique et encore et toujours, brûlures de la connaissance scientifique qui continue à déstabiliser nombre de croyances individuelles et collectives très profondes). Nous verrons dans un prochain article que nous sommes plutôt dans une société de l’information. Mais la question reste posée: Société de la connaissance ou société de l’information ?

Le paradoxe de la transparence: Toutes les informations renferment intrinsèquement une certaine quantité de données objectives, quelque soit leur contenu précis, qu’on y accède ou non et cela n’affecte en rien leur contenu propre. Cette valeur informationnelle intrinsèque ne dépend donc pas du sujet. Il devient donc logique et légitime, pour une société de l’information de se placer sous le principe de « l’absolue transparence ». 

Mais, attention! Ainsi définie, cette société fait abstraction des sujets que nous sommes, avec nos systèmes de fictions-interprétations-croyances respectives. Nous sommes ainsi soumis à un « grand écart » souvent douloureux, entre les aspirations de la société de consommation et sa nécessité de transparence la plus totale et les nombreux motifs de résistance de notre psychisme qui est orienté, sinon gouverné par la stabilité de nos croyances subjectives. C’est cette tension qui est à l’origine de notre discours ambivalent et paradoxal vis à vis de la transparence. Notre tension entre l’apologie quasi illimitée de la transparence et les brûlures qu’elle occasionne quotidiennement se manifeste dans ce qui est désigné comme le « malaise contemporain dans la connaissance« . 

Les brûlures de la transparence. La connaissance ne devrait pas se limiter à cette circulation des informations; même absolument transparente. Elle doit incorporer la manière dont le sujet est affecté dans son système de fictions-interprétations-croyances par ces informations. De ce point de vue, l’expérience de la connaissance est toujours susceptible de menace, comme par le passé, (voir mes articles 123), menace du sujet dans son identité. Les cas que nous avons vus vont en progression en partant de notre identité propreUn des premiers cercles est celui des brûlures de la transparence du sentiment amoureux. Dans un second cercle, les secrets de famille peuvent nous exposer au péril d’énigmes dépourvues de solutions; savoir ou ne pas savoir? Un troisième cercle est celui des secrets d’esculape. Il concerne les secrets du diagnostic et du pronostic médical (Transparence en médecine, quels enjeux?). Savoir? Dénier? Ne pas vouloir savoir ou ne plus vouloir savoir? Demander à savoir tout en implorant en fait de demeurer dans l’ignorance? Puis, au-delà de ces trois cercles, on trouve les cercles de l’information, démesurément allongés par le truchement des médias. La transparence devient telle qu’on croit pouvoir savoir (en toute innocence précise L. Naccache) ce qui se passe dans un fait divers, dans un conflit ou un événement international, dans les arcanes de la prise de décision politique. On s’imagine que les secrets de la raison d’état n’auraient plus de raison d’être. Pourtant, à l’heure de la prétendue parfaite transparence, il n’est pas difficile de constater que l’accès à certaines informations dites « sensibles » demeure extrêmement problématique, ceci en parfaite contradiction avec le discours de façade des institutions qui ne cessent pas de condamner toute forme de censure et de louer les bienfaits de la transparence absolue.  Cette forme d’occultation vise également à une autre fonction: la préservation du confort de nos croyances; c’est à dire ne pas informer les sujets que nous sommes de la réalité tout en prétendant le faire, ce qui permet de demeurer entourés de nos fictions familières. Mais de plus en plus, la violence est exposée et décortiquée de façon exhibitionniste dans les média et nous sommes soumis  des flots d’anxiété de confusion  et d’interrogation (qui confinent souvent à la psychose) dans les informations en temps réel au plus près de ce qui est présenté comme la réalité et la vérité, même si ce n’est pas dans ces actions seules que les situations peuvent être expliquées et comprises. L’information devient de plus en plus manipulée par l’utilisation de l’émotion qui occulte souvent le sens critique, le discernement et l’analyse. On est alors confronté à l’ineptie d’un discours décomplexé, béat ou cynique à propos de l’évidence et de l’innocuité prétendue de la « transparence » dans nos sociétés.

Sans revenir sur les brûlures de la transparence évoquées au chapitre 3, rappelons simplement le cas de B. le jeune homme de 20 ans victime d’un grave traumatisme crânien ou celui de Vincent Lambert et de son coup de théâtrequi ré-ouvre le débat sur l’euthanasie et divise alors la société. Cela semble être, dans le cadre des « lois éthiques » et de l’éthique publique; un défi pour le droit. Ne nous trouvons nous pas dans la vision que propose Jean Staune dans « explorateurs de l »invisible« , et « les clés du futur » avec l’extraordinaire mutation que connait notre époque et ses 5 révolutions –scientifique, technologique, managériale, économique, sociétale– qui bouleversent tous nos repères traditionnels? On rejoint aussi la question des indécidables et des conséquences du théorème d’incomplétude de Gödel. Une autre que situation a été décortiquée au chapitre 3-2-2) avec l’intimité amoureuse: chéri, pas de secrets entre nous et le cas de Simone de Beauvoir vue à travers les personnages de « L’invitée ».  Ce sont Françoise (écrivain) et Pierre (directeur de théâtre), l’invitée étant Xavière. L’implacable description description, clinique et franche, de l’atmosphère dans laquelle la transparence tente de se jouer ici entre Sartre/Pierre et Beauvoir/Françoise est le jeu du tissage entre la fiction et le réel. Xavière n’est autre qu’une élève de Simone de Beauvoir (qui a rejoint le cercle de Beauvoir et Jean-Paul Sartre en 1935, âgée de 19 ans. Elle et sa sœur Wanda ont été fusionnées ensemble), Olga Kozakieviczà qui le roman est dédié. Elle deviendra l’épouse de Jacques Laurent Bost/Gerbert (Gerbert est le personnage avec qui a couché Xavière). Tout au long de cette existence, d’autres personnages viendront s’intégrer, et souffrir, avec Sartre et Beauvoir dans leur jeu dangereux avec la lumière (de la transparence). En fait, ils sont acculés à une contrainte formelle aussi aliénante, aveugle et étouffante que celle de la bourgeoisie du XIXè siècle. Leur projet de la transparence n’est pas une libération de la puissance d’agir et d’être chère à Spinoza nous précise Laurent Naccache.  

Ainsi, cette « société de la connaissance« , pierre angulaire de la « société du savoir », expression adoptée par Abdul Waheed Khan (Sous-Directeur général pour la communication et l’information de l’UNESCO de 2001 à 2010) qui est plutôt une société de l’information, car elle occulte trop le sujet au profit de l’objet observé, n’est encore pas au bout de ses peines. Pour beaucoup, l’éveil est sans doute encore loin. Les Lumières ont peut-être enterré trop vite les 3000 ans de culture occidentale pour lesquelles la connaissance est représentée comme un danger, un « poison vital » et qui serait porteuse d’un certain danger existentiel. Cet article s’achève sur ces constats et le prochain article explicitera ce que Lionel Naccache entend par ce qu’il appelle neuro-résistances, puis nous réexaminerons en quoi information et connaissance sont confondues, en particulier la technique efface le sujet.

liens:

http://emag.eps-ville-evrard.fr/n2/point-de-vue/dr-gabrielle-arena/internet-espace-d-opacite-ou-de-transparence/Internet espace d’opacité ou de transparence ?

http://www.europesolidaire.eu/article.php?article_id=1206: Notre identité propre – Un sujet en soi Les neurosciences, le Talmud et la subjectivité par Lionel Naccache

Jean Staune, à propos de la tentation de l’homme dieu de Bertrand Vergely

http://guykarl.canalblog.com/archives/2019/05/07/37317422.html#utm_medium=email&utm_source=notification&utm_campaign=guykarlLa prison du langage, sujet-objet

http://pierrecassounogues.com/: professeur au département de philosophie à l’université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis, mon travail concerne les relations entre Imaginaire et Raison, et le problème d’une expression philosophique, qui utilise la fiction pour fonder une perspective spéculative et se donner les moyens d’une critique du contemporain. Dans un livre à venir, syndromes technologiques, j’analyse la façon dont les technologies contemporaines transforment la subjectivité et ce que l’on peut appeler la sphère intérieure, l’expérience en première personne: ce que c’est que d’éprouver quelque chose. Mes publications.

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