Les origines de la culture 4) Le scandale du christianisme partie 1


Les origines de la culture 4) Le scandale du christianisme partie 1

Nous vivons peut-être la fin de l’ère chrétienne, accompagnée d’une crise des valeurs (peut-être va-t-on vers un nouveau christianisme?) et de nombreux dérèglements se produisent dans notre société. On assiste à une résurgence du paganisme et des mythes de l’antiquité grecque. NarcisseProméthée sont de retour et deviennent envahissants.Le mimétisme s’exacerbe que ce soit dans la vie de tous les jours ou dans les médias, même si l’individualisme est puissant et poussé par un ego qui devient forcené. 

Cela me donne l’idée de rédiger une série d’articles en donnant "ma lecture" du livre de René Girard "Les origines de la culture" dont c’est ici l’article 3-1)

wikipedia.org -René Girard

Les livres de René Girard: 

amazon.fr -Les-origines de la culture (Entretiens-Pierpaolo) (2006)

Mes articles sur "les origines de la culture": 

Dans l’article 2 nous avons vu comment João Cesar de Castro Rocha et Pierpaolo Antonello présentent René girard dans leur introduction au livre "les origines de la culture": "cet essai tente de reconstituer, au cours de dialogues systématiques, ce fil que René Girard a tenu sa vie durant, "une seule et longue argumentationpour reprendre les mots de Charles Darwin.   Les auteurs ont donné à ce dialogue souvent dense et précis, le ton d’une autobiographie intellectuelle comparable selon eux à celle de Charles Darwin. 

Après cette introduction, nous avons commencé la lecture du livre de René Girard par le chapitre "Une théorie sur laquelle travailler: le mécanisme mimétique". Je résume et donne dans ces articles ma lecture des questions posées à René Girard (en caractères gras) et de ses réponses

Dans les articles 3-1 et 3-2 ("Une théorie sur laquelle travailler"), nous avons analysé le mécanisme mimétique en tant que fondement de l’ordre social et de la culture. Nous avons conclu que le monde moderne peut se définir comme une série de crises mimétiques toujours plus intenses, mais qui ne sont plus susceptibles d’être résolues par le mécanisme du bouc émissaire. Nous allons voir pourquoi dans cet article qui va s’intituler "Le scandale du christianisme".partie 1

Exergue: "Un essai en hébreu est même paru à son propos, montrant que la théorie est contenue dans l’Ancien Testament!Charles Darwin  autobiographie.

1) L’anthropologie de la bible.

Vous développez une nouvelle approche de la Bible et en particulier des Evangiles, que vous étudiez d’un point de vue anthropologique. Vous affirmez qu’il y a dans la Bible une vision anthropologique décisive concernant le mécanisme de la victime, vision qui non seulement révèle, mais aussi refuse le mécanisme mimétique. En ce sens, la source de l’anthropologie mimétique serait dans la Bible.

paroleetlumiere.blogspot.fr -L’Esprit Saint, souffle vital de l’Église !

a) L’anthropologie mimétique consiste à reconnaître la nature mimétique du désir, à développer les conséquences de ce savoir, innocenter la victime unique et à comprendre que la Bible et les Evangiles ont fait cela avant nous. Le mythe est contre la victime alors que la Bible est pour elle. Prenons le cas de Job. On assiste à une sorte de procès totalitaire digne de l’inquisition où  les trois "juges" illustrent à la perfection le principe d’unamité contre la victime. Les "amis (?)" de Job essaient de le convaincre qu’il mérite d’être condamné et Job, de temps à autre faiblit au point qu’il est prête à reconnaître qu’il est coupable. Finalement, il se redresse et affirme: "Je sais, moi, que mon défenseur est vivant, que lui, le dernier, se lèvera sur la poussière" (Job 19,25). Le mot paraclet, qui définit l’Esprit Saint, est lié à ce concept de défenseur (Paraclet (παράκλητος, Parakletos ; en latin "Paraclitus") est un mot d’origine grecque qui signifie « celui qui console », ou « celui qui intercède », l’« avocat »). C’est "l’avocat de la défense" contre l’accusation formulée par Satan, éthimologiquement "l’accusateur" (Satan, en hébreu, signifie "adversaire", "opposant", traduit par épiboulos "comploter contre) dans la septante ou aussi "accusateur", traduit par ho diabolos ("calomniateur", "médisant") dans jb 1,6 sq., Za 3,1)
Dans Job, les trois amis sont les accusateurs, donc la voix de Satan, voix de l’ancienne religion, de l’ancienne exécution. Mais cette voix est contestée par Job. Dans l’ancien ordre sacrificiel, la crise mimétique était résolue par le déclenchement du mécanisme émissaire, qui polarisait toute la violence sur une seule victime. Ceux qui accusent la victime sont les représentants de Satan, l’accusateur, tandis que dans le nouveau testament, le Christ est la voix du défenseur, qui nous avertit: "Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette le premier une pierre" (Jn 8,7). On voit là toute la différence entre l’archaïque et le judéo-chrétien dans ces attitudes opposées. 

Nietzsche en parle, mais dans un tout autre esprit. En fait, il a pris le parti des persécuteurs, même s’il croît penser contre la foule. En effet, l’uninamité dionysiaque est la voix de la foule. Le Christ n’a guère en effet qu’une douzaine d’apôtres de son côté et même ceux-là vacillent. Nietzsche ne perçoit pas la nature mimétique de l’unanimité ni le sens de l’éclairage apporté par le christianisme sur les phénomènes de la foule. Comment pourrait-t-il voir que le dionysaque c’est la foule et que le chrétien (révélé par Jésus) c’est l’exception héroïque.


b) Pourquoi le phénomène du meurtre fondateur est-il si difficile à établir?

Le meurtre fondateur est le phénomène (phénomenon signifie "briller", apparaître", "surgir en pleine lumière") qui ne peut apparaître, parce que tout le monde est uni contre la victime s’il a atteint son but, victime qui apparaît, elle, vraiment coupable. Si le meurtre fondateur manque son but, en revanche, si l’unanimité ne se fait pas, il n’y a plus rien à voir. Et donc, pour que le phénomène devienne observable, il faut que les témoins lucides soient très peu nombreux et trop insignifiants pour troubler l’unanimité des persécuteurs. C’est bien le cas de la passion. Les premiers défenseurs de Jésus vont partager son sort et devenir des martyrs, c’est à dire des témoins de la mort du Christ, et en mourant pour la vérité, ils deviennent eux-mêmes des boucs émissaires

wikipedia.org -Martyre de 10000 chrétiens: Dürer

(Martyr vient du grec "martur", "témoin", celui qui est spectateur d’un événement, C’est aussi celui qui prouve la force et l’authenticité de sa foi en suivant jusque dans la mort l’exemple du Christ). Il ne faut pas oublier que Saül, le futur Paul approuvait ce meurtre:  Ac 8:1-"Saul, lui, approuvait ce meurtre. En ce jour-là, une violente persécution se déchaîna contre l’Église de Jérusalem. Tous, à l’exception des apôtres, se dispersèrent dans les campagnes de Judée et de Samarie". Ce n’est que plus tard, qu’il prend conscience d’être un persécuteur après s’être converti au christianisme. Il entend alors la question essentielle: "Je tombai par terre, et j’entendis une voix qui me disait: Saül, Saül, pourquoi me persécutes-tu?" (Ac 22,7). C’est en effet la question cruciale qui nous fait découvrir que nous sommes des persécuteurs sans le savoir car toute participation à un phénomène de bouc émissaire est la même faute que la persécution du christ et tous les hommes commettent cette faute. 

c) Le mécanisme mimétique aurait t-il donc à voir avec le péché originel?
Oui. On peut considérer que le péché originel serait le mauvais usage du mimétisme et le mécanisme mimétique est la conséquense de cet usage au niveau collectif par la désignation du bouc émissaire. En général, les gens ne perçoivent pas le mécanisme mimétique alors qu’ils participent à toutes sortes de rivalités qui sont à l’origine de ce mécanisme.  Il produit une forme de transcendance qui joue un rôle essentiel dans la stabilité des sociétés archaïques. En fait, il est indispensable à la survie et au développement de l’humanité. On retrouve ici l’idée de "transcendance  sociale" de Durkheim, qui d’un point de vue judaïque et chrétien est pure idolâtrie, mais pourtant, c’est ce "sacré illusoire" qui préserve les communautés humaines archaïques de ce qui pourrait les détruire. On le retrouve dans Epître aux Ephésiens 6, 12-13: "Car ce n’est pas contre des adversaires de sang et de chair que nous avons à lutter, mais contre les Principautés, contre les Puissances, contre les Régisseurs de ce monde de ténèbres, contre les esprits du mal qui habitent les espaces célestes...". Même si ces puissances dont parle Paul sont condamnées, il ne faut pas essayer de les détruire par la force, il faut même leur obéir. Le sacré archaïque est "satanique" quand il n’y a rien pour le canaliser et le contenir et les institutions sont là pour faire ce travail tant que le Royaume de Dieu ne triomphe pas.
liens: cairn.info -L’idée de vérité chez René Girard

2) Mythe et monothéisme.

mythe.canalblog.com -le mythe d’oedipe


a) Le fait que le judaïsme et le christianisme soient des religions monothéistes est-il fondamental dans la réécriture qu’ils opèrent du mythe et du sacré antique?

wikipedia.org -Révélation

Oui, car le Dieu du monothéisme est complètement "dévictimisé". Dans le monde archaïque,  chaque fois que le mécanisme du bouc émissaire fonctionne, un nouveau dieu surgit. C’est pourquoi le polythéisme possède beaucoup de fondations victimaires qui révèlent des divinités fausses, inexistantes, mais protectrices en raison de l’ordre sacrificiel qu’elles font respecter. 

Remarque concernant le passage du polythéisme au monothéisme: au tout début de la Genèse (Gn 1,1), le mot utilisé pour désigner Dieu est Elohim, qui est la forme plurielle de la racine eloh, qui fait normalement référence au divin. Elle vient elle-même d’une racine plus ancienne, el, qui signifie Dieu, la déité, la puissance, la force… L’utilisation du pluriel dans la nom de Dieu et l’ambiguïté de son étymologie (le terme eloh {alef-lamed-heh}est la racine du verbe "jurer" ou "faire serment" aussi bien que du verbe "déifier" ou "vénérer") semblent être une preuve de la nature sacrificielle de la déité originelle, qui présente le caractère d’être à la fois maudite et déifiée, comme c’est toujours le cas des victimes du mécanisme de bouc émissaire, qui sont à la fois le mal suprême, puisqu’elles sont responsables de la crise, et le bien suprême, puisqu’elles restaurent la paix. L’origine de la culture est sacrificielle et la Bible comporte cet élément à son début. Et si le texte biblique commence par une référence explicite à la religion archaïque du polythéisme, il passe en meme temps à la nouvelle religion monothéiste de Yahvé. D’ailleurs le mot Yahvé, sans doute d’origine mosaïque, apparaît dans Gn 2,4, et se retrouve dans toute la version hébraïque de l’ancien testament. Cependant, le mot disparaît dens le nouveau testament. La venue du Christ apporte un énorme changement dans la relation de Dieu avec son peuple. A partir de là, Dieu est vu uniquement comme le Père de tous les vrais croyants, juifs aussi bien que gentils sans qu’aucune distinction soit faite entre eux, comme l’explique Paul (Rm 10,12).

Depuis le commencement, le judaïsme est le refus absolu de la machine à fabriquer les dieux. Dieu n’est plus jamais victime, et les victimes ne sont plus divinisées: c’est la RévélationHistoriquement, la Révélation a lieu en deux phases. Dans la première, il y a un passage du mythe à la bible, passage où Dieu est dévictimisé et les victimes dédivinisées. Dans la deuxième phase, vient ensuite la Révélation évangélique où Dieu participe à l’expérience de la victime, mais délibérément cette fois, pour libérer l’homme de sa violence. On voit apparaître la victime pour la première fois dans l’ancien testament. Elle est seule innocente au sein d’une société devenue, elle, coupable. C’est ainsi que Joseph est un bouc émissaire réhabilité, entouré d’une aura d’humanité où le récit biblique possède un réalisme qui est absent dans les mythes. Dans cette Egypte historique, Joseph apparaît comme le bouc émissaire de ses frères qui sont jaloux de lui (Gen 37,11). Puis il est condamné par les Egyptiens dans l’affaire Putiphar, mais ici encore, le texte nous dit qu’il n’est pas coupable puisque c’est la femme de Putiphar qui voulait faire de lui son amant (Gen 39,7): A voir: deborahfontana69.centerblog.net -la femme de Potiphar et bldt.net -Joseph et la femme de Putiphar  

Il est à noter que le texte hébraïque réhabilite sans cesse Joseph et les situations se résolvent de façon contraire à celle du mythe d’oedipe (Voir II: D’Œdipe à Joseph : figure du coupable, figure de la victime: "[...] en confrontant le mythe d’Œdipe à l’histoire du héros biblique, il ressort que les deux histoires se ressemblent, mais qu’elles livrent des leçons opposées).  De même, le mythe d’oedipe n’est pas le seul à être contredit par l’histoire de Joseph car c’est la structure même du mythe qui est contraire au message biblique. Dans le mythe, à la question: "le bouc émissaire est t-il coupable?"  la réponse est toujours "oui". Jocaste et Laïos ont raison de chasser Oedipe, puisqu’il va commettre le parricide et l’inceste. Le héros est accusé à tort, mais le récit mythique confirme toujours sa culpabilité. Dans le cas de Joseph et du récit hébraïque, tout fonctionne en sens inverse. La question est la même, mais la réponse révèle un monde entièrement différent. Il y a une opposition fondamentale entre les textes bibliques et les mythes. Le mythe accuse et dit qu’on a raison d’expulser le responsable, Œdipe ; la Bible dit non, Joseph n’est pas responsable et en plus il permet de résoudre la crise en anticipant la famine. Le mythe est donc complice de la violence collective, la Bible non (voir partie II D’Œdipe à Joseph).


liens: carnetsdusiecle.hautetfort.com -René Girard : Révélation évangélique

fangpo1.com -Yahvé Dieu terroriste

leconflit.com -Le violence et le sacré de rené girard (oedipe revisité)
rene.pommier.free.fr -Œdipe enfin disculpé grâce à René Girard

crdp.ac-paris.fr -Joseph ou le renoncement à la convoitise

wikipedia.org -Benjamin_(Bible)

b) Peut-on dire que la Bible réécrit toute l’histoire des mythes et qu’elle inclut par là-même un élément d’intertextualité par rapport
On n’a pas à passer par l’intertextualité pour tous les récits bibliques, mais ici l’histoire de Joseph est exemplaire est exemplaire en ce sens qu’elle est effectivement la réécriture d’un mythe, qui va contre l’esprit mythique parce qu’elle repésente l’esprit mythique comme une source de mensonge et d’injustice. Ce problème apparaît parfois de façon latente dans la conscience de certains poètes tragiques tels Sophocle lorsqu’il suggère que de nombreux assassins ont tué Laïos (passage que les critiques s’abstiennent en général de commenter): Oedipe pose dans ce passage d’oedipe Roi une question précise: comment un et plusieurs peuvent t-ils être la même chose? ("[...]ce sont des brigands, à ce que tu déclarais, qui selon lui [un témoin], ont assassiné Laïos. Eh bien, s’il maintient ce pluriel, ce n’est pas moi l’assassin: un et plusieurs, cela ne saurait revenir au même. Mais s’il ne parle que d’un seul homme, d’un voyageur solitaire, la chose est claire, dès lors, et c’est sur moi que cela retombe. " Sans le comprendre sans doute, Sophocle définit pourtant là le principe du bouc émissaire. Il semble en avoir conscience et deviner la vérité, mais il ne l’exprime pas aussi clairement que les rédacteurs de la Bible. Comme il écrit à une époque où l’immersion dans le cadre mythique, qui veut que le mythe soit raconté toujours de la même façon, est quasi totale, peut-être eût-il été lynché s’il avait supprimé la mise à mort?
Au contraire, l’histoire biblique change la fin et le dernier épisode prouve que l’histoire de joseph porte bien sur le rôle du bouc émissaire. Joseph accueille ses frères qui viennent de Palestine et demandent du grain, il leur en donne. Ils ne reconnaissent pas Joseph habillé en grand seigneur égyptien, mais Joseph, au contraire, les reconnaît. Il leur donne du blé et dit "Prenez le grain dont vos familles on besoin et rentrez chez vous, mais la prochaine fois, ramenez-moi votre plus jeune frère et je saurai que vous n’êtes pas des espions mais que vous êtes sincères." (Gn 42,33-34). En effet, ils n’avaient pas amené Benjamin, le plus jeune des fils de Jacob, qui est leur demi-frère et le fère de Joseph (ce sont les deux derniers fils). Ils partent mais reviennent lorsque la faim les tenaille à nouveau, mais cette fois-ci avec Benjamin. Avant leur retour, Joseph demande à un de ses serviteurs de cacher une coupe précieuse dans le sac de Benjamin. A la frontière, on les fouille, on trouve la coupe et on les arrête. Joseph dit: "l’homme aux mains duquel la coupe a été trouvée sera mon esclave, mais vous, retournez en paix chez votre père." (Gn 44,17). Il leur offre en fait, de se tirer d’affaire au dépens de leur plus jeune frère, tout comme ils s’étaient débarassés de lui-même, Joseph. Benjamin joue donc ainsi le rôle de bouc émissaire. Les frères acceptent tous, sauf Juda qui dit: "Maintenant, que ton serviteur reste comme esclave de Monseigneur à la place de l’enfant et que celui-ci remonte avec ses frères. Comment en effet pourrais-je remonter chez mon père sans que l’enfant soit avec moi? [...] (Gn 44,33-34). Emu par ce dévouement, Joseph pardonne alors à tous et leur propose de s’installer en Egypte, avec leur père.
On voit là le renversement des boucs émissaires opéré par le texte biblique par rapport aux textes mythiques où le thème du pardon accordé à ceux qui ont désigné le bouc émissaire apparaît à la fin. Cette fin effectue une relecture des textes mythiques, qui innocente la victime au lieu de la condamner (la coupe est placée dans les bagages de Benjamin, qui est en fait la figure de Joseph). Dans le mythe, au plus fort de la crise mimétique, quand une victime est choisie comme bouc émissaire, on utilise une fausse preuve afin de démontrer qu’elle est réellement coupable. L’histoire de Joseph montre bien avec sa conclusion que la lecture de cette histoire dans la perspective du bouc émissaire est la bonne. Cette éternelle histoire de la violence collective, au lieu d’être racontée de façon non critique, mensongère, comme dans la mythologie, est racontée dans sa version véridique, comme cela sera encore une fois le cas dans la Passion du Christ. C’est pourquoi le christianisme traditionnel voit en Joseph une figura Christi.René Girard affirme "c’est anthropologiquement, scientifiquement vrai."

c) D’ailleurs le Judas de cette histoire est l’ancêtre biblique du Christ.

wikipedia.org -Sermon_sur_la_montagne

Oui c’est vrai. Judas annonce le Christ parce qu’il consent à être pris comme bouc émissaire à la place de son frère fin de le sauver. Auparavant, la Bible avait montré l’adoucissement du sacrifice sanglant, dans le sacrifice annulé d’Isaac, avant d’en proclamer la fin, avec le Christ. "Voici le feu et le bois, mais où est l’agneau pour l’holocauste?" avait demandé Isaac à son père. la réponse d’Abraham est extraordinaire: "Mon fils, Dieu se pourvoira lui-même de l’agneau pour l’holocauste." Gen 22,7-8. C’est une allusion prophétique au Christ en ce sens qu’il se sacrifiera lui-même pour en finir à jamais avec toute violence sacrificielle. C’est en même temps le renoncement au sacrifice de l’enfant, partout sous-jacent dans les débuts bibliques, et son remplacement par le sacrifice animal. Plus tard cependant, dans la littérature prophétique, les sacrifices animaux ont perdu leur efficacité: "Tu ne voulais ni sacrifice ni oblation, tu m’as ouvert l’oreille, tu n’exigeais ni holocauste ni victime, alors j’ai dit: Voici, je viens." (Ps 40 (39),7. Donc, la Bible apporte non seulement le remplacement de l’objet qui doit être sacrifié, mais la fin de l’ordre sacrificiel lui-même, grâce à la victime consentante, le Christ.  Mais pour se libérer du sacrifice, il faut renoncer aux représailles mimétiques, "tendre l’autre joue." En effet, la rôle du mimétisme est tel dans la violence humaine que les recommandations de Jésus dans le Sermon sur la montagne n’ont rien de masochiste et ne sont pas excessives. Elles sont réalistes, compte-tenu de notre tendance presque irrésistible aux représailles. Dans la Bible, l’histoire du peuple élu apparaît comme une tendance à la rechute constante dans le mimétisme violent et ses conséquences sacrificielles comme dans l’épisode où le peuple de Moïse est prêt à le tuer, lui et Aaron, à l’unanimité: "Toute l’assemblée parlait de les lapider, lorsque la gloire de l’Eternel apparut sur la tente d’assignation, devant tous les enfants d’Israël." (Nb 14,2-10).


d) C’est à ce moment que la révélation et le monothéisme se seraient opposés au phénomène du bouc émissaire et au polythéisme?                                                                    On ne peut parler d’opposition car une opposition serait mimétique, mais il s’est produit quelque chose de plus puissant à la longue: le phénomène d’acceptation qui est aussi la révélation. La thèse de Freud, selon laquelle, en fin de compte, Moïse a été assassiné, est certainement profonde et authentiquement biblique (L’homme Moïse et la religion monothéiste). Freud s’est appuyé sur une légende juive racontant que Moïse a été tué. Se doutait t-il que des rumeurs analogues existent au sujet de Romulus, Zoroastre et de la plupart des fondateurs des religions. Zoroastre aurait été tué par les défenseurs du sacrifice qui auraient voulu le punir pour son opposition à cette institution.  Freud n’a jamais fait le lien entre toutes ces histoires qui se ressemblent et c’est peut-être pour cela qu’il n’a jamais découvert le mécanisme du bouc émissaire ou, comme Darwin, il manifeste la laïcisation de 19ème siècle scientiste qui refuse dèjà le message biblique.. 

                                  

liens: wikipedia.org -Zoroastrisme

classiques.uqac.ca -Moïse et le monothéisme par sigmund freud (1939)

amazon.fr -L’homme Moïse et la religion monothéiste

jeanzin.fr -Moïse et le monothéisme

therapiesenligne.be -Sigmund FREUD (1912) TOTEM et TABOU


e) Si dans le récit biblique, la culture est déterminée par un péché originel, les Evangiles apportent t-elles une réinterprétation radicale de cette origine, interprétation qui suggère une alternative?  Peut-on dire que le nouveau testament est une relecture non seulement des mythes, mais aussi de l’ancien testament?

Il ne faut pas parler de réinterprétation, mais de révélation. Elle consiste à reproduire le mécanisme victimaire, mais en en montrant la vérité: la victime est innocente et tout repose sur le mimétisme. Dans les évangiles, où le point central est la Passion et la crucifixion, Jésus est innocent. L’imitation de la foule, le mimétisme collectif, la contagion violente, c’est là la vraie cause du reniement de Pierre, de la conduite de Pilate ou celle du mauvais larron. Tout repose sur une unanimité mimétique et fallacieuse. Cette vérité discrédite non seulement ceux qui ont crucifié Jésus, mais tous les faiseurs de mythes de l’histoire humaine. Par ailleurs, on peut constater une forte continuité entre l’ancien et le nouveau Testament. L’ancien Testament contient un certain nombre de drames qui racontent le meurtre de la victime unique. Le premier grand exemple est l’histoire de Joseph que nous avons examinée dans le chapitre 2 b). Si elle était mythique, elle prendrait le parti des frères contre Joseph. Elle fait l’inverse. Il en est de même de l’histoire de Job dans les chants du serviteur souffrant.

wikipedia.org -le sacrifice d’Isaac

f) Dans le christianisme, la victime qui sauve la communauté est le Christ. 

Si Jésus sauve les hommes, c’est parce que sa révélation du mécanisme du bouc émissaire en privant de protection sacrificielle oblige les hommes à s’abstenir de plus en plus de violence pour survivre. Pour atteindre le Royaume de Dieu, l’homme doit renoncer à la violence. Mais, toutes les communautés humaines ont rejeté et rejettent l’offre du Christ, rejet qui avait déjà commencé avec sa propre communauté lors de la crucifixion. Et ce rejet se poursuit maintenant partout et semble-t-il de plus en plus. Le Prologue de l’évangile de Jean dit pourtant: "Il était dans le monde, et le monde fut par lui, et le monde ne l’a pas reconnu. Il es venu chez lui, et les siens ne l’ont pas accueilli et [...] la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas reçue" (Jn 1,10-11  et 5). Mais, nous pouvons pourtant individuellement faire de notre mieux pour imiter Jésus: "Mais à tous ceux qui l’ont accueilli, il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu." (Jn1,12). C’est l’idée du salut personnel, qu’on atteint à travers l’esprit du Christ et du Père, révélée avec la Croix qui a permis de rétablir une communication entre l’homme et Dieu, relation qui avait été interrompue par le péché originel.

Dans l’Ancien Testament, on trouve encore beaucoup de violence. Dans les Juges, et autres livres historiques, la violence mythique de la communauté contre les victimes émissaires est encore valorisée. Dans les Psaumes, il y a aussi la haine exprimée par la victime, haine suscitée par le désespoir de celui que ses voisins ont choisi, sans raison objective, pour jouer le rôle de bouc émissaire. Dans de nombreux systèmes religieux, le passage du sacrifice humain au sacrifice animal reste subreptice, alors que dans la Bible, il est souligné et glorifié, traduisant un adoucissement historique du sacrifice. De telles étapes sont soulignées dans des scènes extraordinaires, comme le sacrifice d’Issac, remplacé in extremis par un bélier, ce qui marque la fin des sacrifices humains et en particulier celui du fils aîné.

lienshal.archives-ouvertes.fr -thèse sur la violence (mythique)

g) Ne pensez-vous pas que vos lecteurs peuvent être déconcertés par votre lecture de l’histoire, qui rappelle sur certains points la tradition médiévale de l’interprétation figurale?

Oui, mais la théorie mimétique redresse ce figural en montrant qu’il porte sur l’essentiel, c’est à dire la violence, non pas la violence divine, mais la violence humaine. Si nous revenons à Sophocle, Oedipe-Roi, même s’il était interprété comme "la passion d’oedipe", comme une figura dont le Christ serait le consumatio (en quelque sorte l’accomplissement), était déjà perçu comme une victime, un innocent qu’on faisait souffrir, une préfiguration des souffrances de Jésus. C’est là une lecture la plus profonde, qu’on ne pouvait certes pas formuler dans le langage théorique que nous utilisons actuellement, mais c’était la bonne intuition car elle pressentait l’innocence de la victime et que Freud n’a pas vue, car il a pris à tort, le parricide et l’inceste comme des vérités. C’est là que s’est engendré un renouveau moderne du mythe parce que Freud croyait, ce qui était faux, qu’oedipe était coupable psychologiquement, même s’il ne l’était pas réellement. Il nous a en fait fait régresser vers une compréhension mythique des structures socio-psychologiques. 

L’interprétation figurale a certainement des répercussions importantes dans le domaine religieux. Cette question de la représentation est importante: le mythe décrit le mécanisme tel qu’il apparaît à ceux qui réussissent à le faire fonctionner parce qu’ils ne perçoivent pas la nature de son fonctionnement et qu’ils sont les dupes inconscientes du processus. La Bible, qui considère le même mécanisme avec du recul, représente pleinement le mécanisme mimétique et peut donc en révéler la nature, du fait qu’elle voit l’essentiel, l’innocence de la victime émissaire.        

liens: pdf.aminer.org -DE L’AMBIGUÏTÉ FIGURALE


h) dans le premier chapitre de Mimesis, Auerbach propose une merveilleuse analyse de la différence entre les mentalités des cultures grecques et hébraïques en comparant l’Odysée d’Homère avec l’histoire d’Issac dans la bible. 

encore une fois, chez homère, les héros restent dans le cadre mythique où le destin est fixé d’avance, et dans ce cadre, la victime est coupable avant même d’être divine, ce que  Auerbach, pas plus que les autres ne peut voir. Cependant dans Mimesis montre que notre mentalité moderne doit beaucoup plus aux récits biblique qu’à Homère. En effet; il y a dans la Bible une conscience de la dimension temporelle qui n’est pas présente chez Homère où la complexité psychologique des personnages est limitée, passant par alternance d’émotions et d’appétits alors que la Bible expose les divers plans de conscience et le conflit qui apparaît entre eux. 


i) Dans "Figura", Auerbach affirme que Paul a été le premier à appliquer l’interprétation figurale aux textes bibliques. Pourtant vous semblez dire  que la structure même de l’Ancien Testament est figurale.

Elle est plutôt prophétique, les prophètes se réfèrent déjà à des textes bibliques antérieurs pour discréditer la désignation violent et arbitraire du bouc émissaire. C’est le cas en particulier de Isaï 2,40-55, "le livre de la consolation d’Israël". Ce livre commence par la description d’une crise; où toutes les montagnes sont abaissées et toutes les vallées comblées

 Isaï 40, 3-4: « Dans le désert, préparez le chemin du Seigneur, dans la steppe, aplanissez une route pour notre Dieu. Que toute vallée soit comblée, toutes montages et collines abaissées, que les lieux accidentés se changent en plaine, et les escarpements en large vallée.»

Pour les exégètes, il s’agit de la construction d’une route pour Cyrus, le roi de Perse qui a libéré les juifs de l’exil. Ne s’agit-il pas en réalité d’une figura de la crise sacrificielle, du processus d’indifférenciation violente? En effet, il n’y plus de différence entre les montagnes et les vallées. De plus, ce passage est cité par Jean-Baptiste au début de chacun des quatre évangiles, ce qui signifie que Jésus surgit au paroxysme d’une crise, qui appelle la désignation d’un  nouveau bouc émissaire, qui sera précisément Jésusvoir Mt 3,3 ("Jean est celui qui avait été annoncé par Ésaïe, le prophète, lorsqu’il dit : C’est ici la voix de celui qui crie dans le désert : Préparez le chemin du Seigneur, Aplanissez ses sentiers") puis Marc 1,1-3, Lc 3,4, Jn 1,23. Ce sera Dieu l’occasion de se révéler.

La notion de prophétie suppose le retour permanent aux crises antérieures qui permettent de prévoir leur résolution victimaire. Par exemple, dans les Evangiles, on trouve la phrase significative des Psaumes: Ps 109,3"Ils me haïssaient sans raison" ou ps 35,19: "que ne puissent rire de moi ceux qui m’en veulent à tort, ni se faire des clins d’oeil ceux qui me haïssent sans cause." C’est là la plainte de la victime d’un temps ancien, qui comprend qu’elle est choisie au hasard qu’elle est bouc émissaire. Ceci s’applique au Christ, qui est haï sans cause, quand tout le monde se met à imiter la foule de ses ennemis: et Pilate imite la foule par peur, ainsi que Pierre. Le livre de Job constitue lui aussi comme un immense Psaume, dans lequel la victime s’adresse à ceux qui s’apprêtent à le tuer, affirmant qu’il n’est pas coupable et que la foule va tuer un innocent ("Ils me haïssent sans raison.").

Il faut reconnaître que dans les mythes, il y a toujours une bonne raison semble t-il, que ce soit dans le style parricide ou inceste, pour haïr la victime, mais en réalité, cette raison est illusoire, inexistante. Tout est dans la contagion mimétique, au paroxysme d’une crise toujours déjà mimétique. 

Liens: communio.fr -Jésus bouc émissaire

j) C’est pourquoi la victime est au coeur du texte biblique: Dieu lui-même sera la victime censée mettre fin à l’usage des victimes. Votre lecture (celle de René girard) montre que le texte se déconstruit dans cette réinterprétation des récits mythiques, mais il n’en conserve pas moins son centre, la victime. 

menestreletgladiateur.blogspot.fr -Michaël Jackson ou l’idole d’un religieux archaïque planétaire

En effet, la religion archaïque et le christianisme possèdent une structure similaire. Dans les religions, même les plus archaïques, l’homme a toujours vénéré ses propres victimes innocentes, mais sans s’en rendre compte. On peut dire que l’unité des religions se trouve dans le fait qu’elle se focalise sur la vénération de la victime. Certes, le Dieu du christianisme n’est pas le Dieu violent de la religion archaïque, mais le Dieu non violent qui accepte de devenir une victime pour nous libérer de nos violences.
La découverte de l’innocence de la victime dérange puisque c’est en même temps la découverte de notre culpabilité. L’enseignement du message christique à travers la diffusion des Evangiles est aussi important que la révélation même. Cela permet de transformer le monde, non pas de façon brutale, mais graduellement, par assimilation progressive du message, qui s’arrange souvent pour se retourner contre le christianisme dès la philosophie des Lumières et surtout dans l’athéisme contemporain, qui est d’abord une protestation contre le religieux sacrificiel.
liens: menestreletgladiateur.blogspot.fr -Michaël Jackson ou l’idole d’un religieux archaïque planétaire
lemonde.fr -La religion contre le sacrifice, par Michel Serres

Ici s’achève la partie 1 de cet article, "Le scandale du christianisme". Dans la partie 2, nous examinerons la Révélation et les religions orientales puis l’espace non sacrificiel et l’Histoire de la conscience sacrificielle. et nous terminerons l’article sur "celui par qui le scandale arrive".


En complément à cet article, on peut noter qu’entre critique littéraire, théologie et anthropologie, René Girard révèle les liens unissant la violence et le religieux, et construit une « science des rapports humains ».  A cet égard, citons l’article de philosophie magasine qui illustre assez bien l’actualité: « L’accroissement de la puissance de l’homme sur le réel m’effraie »

Physique quantique et intrication



Physique quantique et intrication

Je ne peux décidément quitter les mystères de la physique quantique et une vidéo vient d’attirer mon attention: "Au coeur de la mécanique quantique: un nouvel éclairage sur la lumière des atomes". Il s’agit d’une conférence dans le cadre des rencontres de l’Irfu (Institut de Recherche sur les lois Fondamentales de l’Univers) du 13/02/2013 par le professeur Alain Aspect (lauréat du prix Albert Einstein 2012, membre de l’Académie des Sciences) et Etienne Klein, chercheur au centre CEA de Saclay, chef du LARSIM (Laboratoire des Recherches sur les Sciences de la Matière).

Depuis que j’ai découvert le phénomène de l’intrication quantique, j’ai éte fascineé par ce mystère mis en évidence par une science pourtant rationaliste, mais qui accepte ces phénomènes proches du magique, voire de l’irrationnel. Je revois avec plaisir les explications d’Alain Aspect et je me demande si on a pris la mesure de cet aspect de la science. Aspect insiste sur la profondeur de la pensée d’Einstein dont l’argumentation a peut-être permis la découverte de ces phenomènes qu’il avait du mal à accepter au nom de la rigueur de la pensée scientifique qui ne doit pas être irrationnelle. Un article de "halshs.archives-ouvertes.fr" complète la réflexion sur ces phénomènes d’intrication: "halshs.archives-ouvertes.fr -Albert Einstein, David Bohm et Louis de Broglie sur les ‘variables cachées’ de la mécanique quantique par Michel Paty*" 

Je complèterai mon article au fur et à mesure de mes réflexions nouvelles et des commentaires que je recevrai afin qu’il serve de support l’amélioration de ma réflexions et de mes connaissances sur ce sujet.

(La Pensée (Paris), n°292, mars-avril 1993, 93-116.)

Albert Einstein, David Bohm et Louis de Broglie sur les ‘variables cachées’ de la mécanique quantique

par Michel Paty*

à David Bohm, in memoriam

* Equipe REHSEIS, CNRS et Université Paris 7, 2 place Jussieu, 75251 Paris-Cedex 05.


Résumé.
Les partisans des ‘variables cachées’ pour compléter la mécanique quantique d’une manière déterministe se sont appuyés sur les objections d’Einstein, et l’on a souvent cru que telle était aussi la position de ce dernier. On montre, par l’étude des travaux de David Bohm et de Louis de Broglie sur cette question et par l’examen de la correspondance échangée entre eux et Einstein, que ce dernier ne partageait pas le programme des ‘variables cachées’, ce qui confirme l’analyse de ses conceptions propres que nous avons effectuée par ailleurs.

Abstract
The positions of the proponents of ‘hidden variables’ to complete quatum mechanics in a deterministic way have often been identified to Einstein’s one. We show, from the study of David Bohm’s and de Louis de Broglie’s works on hidden variables and from the reactions of Einstein through the correspondence he exchanged with them, that Einstein did not share the deterministic programme of hidden variables. This confirms what we previously could infer from the direct analysis if his own conceptions.

1. Einstein et l’interprétation de la mécanique quantique.

Einstein, qui avait largement contribué à la naissance et au développement de la physique des quanta, formula, comme on le sait, des critiques à l’encontre de la mécanique quantique telle qu’elle fut interprétée, à partir de 1927, par Niels Bohr et l’Ecole de Copenhague. La nouvelle théorie se présentait sous un formalisme élaboré, dont l’interprétation physique n’était pas évidente: l’Ecole de Copenhague-Göttingen en fournissait une où les considérations physiques étaient directement rapportées à des conceptions générales sur la connaissance, dont la ‘philosophie de la complémentarité’ de Niels Bohr exprime les tendances essentielles. En critiquant cet ensemble alors indissociable que constitua longtemps la mécanique quantique et son interprétation non seulement physique, mais aussi philosophique, Einstein s’interroge avant tout sur le caractère fondamental ou non de la théorie, en se montrant soucieux de préserver la nécessaire autonomie de l’interprétation physique, tout en réclamant de la théorie physique qu’elle satisfasse certaines exigences, de nature théorique et méta-théorique.

L’importance du caractère ‘fondamental’ a directement à voir avec ses travaux dans la direction de la théorie du champ, inaugurés par sa théorie de la Relativité générale. La physique, pour lui, a atteint un stade où elle ne peut se contenter d’être une simple ‘phénoménologie’; elle doit, d’une manière ou d’une autre, intégrer les leçons de la Relativité générale. Il sait bien – par son propre travail dans ce domaine – que les phénomènes quantiques relèvent présentement d’une approche différente de celle en termes de champ défini sur le continuum spatio-temporel, et ses considérations sur la mécanique quantique s’en tiennent à la spécificité de cette dernière. Mais, dans la mesure où elle est présentée par ses promoteurs comme une théorie fondamentale, et même définitive et complète, c’est par rapport à cette prétention qu’il l’interroge, d’autant plus qu’il faudra bien, un jour, raccorder dans une unité plus haute la théorie de la matière élémentaire et celle de la gravitation: par-delà ses critiques immédiates, c’est à un tel programme qu’il songe constamment. Il n’impose pas, pour autant, à la mécanique quantique les exigences qu’il formule pour une théorie du champ: il se demande seulement si elle peut servir de base pour aller plus loin.

Faisant appel à des ‘expériences de pensée’, dont l’analyse permet de mettre à l’épreuve la cohérence logique des concepts et de la structure théorique qui les incorpore, il développe, au long des années, des considérations et des critères qui permettent de se prononcer sur la nature de ces concepts et des propositions théoriques. Parmi les exigences méta-théoriques ou épistémologiques qui sous-tendent son raisonnement, et autour desquelles celui-ci paraît s’organiser et se structurer, on trouve les catégories ou les notions de réalité, d’observation, de déterminisme, de caractère statistique des réprésentations, de théorie complète. Ces notions tiennent par ailleurs une place centrale dans sa pensée, par-delà le seul cas de la mécanique quantique.

Leur examen, à travers les textes d’Einstein sur la mécanique quantique, montre qu’elles se présentent dans un certain ordre de priorité, dont nous retiendrons surtout ici que le réalisme est strictement requis tandis que la question du déterminisme n’est que subséquente.

Le problème de la réalité physique se propose en premier lieu: il est inséparablement problème de la nature de cette réalité et problème de sa représentation. Pour les physiciens quantiques ‘orthodoxes’, il se confond avec la question de l’observation et de la mesure. Einstein veut montrer, au contraire, que la réalité physique peut être pensée, et donc décrite, indépendamment de l’acte de mesure. Lorsqu’il écrit à Michele Besso, en 1949, à propos de son article "Réponse aux critiques", qu’il y "défend le bon Dieu contre l’idée d’un prétendu jeu de dés continuel", il souligne que c’est "le bon Dieu", autrement dit, bien sûr, le Réel ou la réalité5, qui est au centre de ses remarques sur l’interprétation de la mécanique quantique, remarques qui constituent la part la plus importante de ce texte. Quant au "jeu de dés", ce n’est qu’un raccourci, frappant, mais qui renvoie à une argumentation plus complexe qu’une exigence immédiate de déterminisme ou un refus des probabilités. L’image de Dieu qui ne joue pas aux dés, qu’il a souvent reprise et qui a généralement été interprétée de manière simpliste, résume, en fait, l’ensemble des aspects, mêlés, de l’interprétation, de l’aspect statistique à l’effet de l’observation et de la mesure, et au problème de la description de systèmes physiques individuels.

C’est donc, avant tout, en référence à la réalité physique que se pose le problème de la description théorique. La formulation de l’exigence de complétude théorique et sa définition constitue le deuxième temps dans la logique du raisonnement d’Einstein. La complétude théorique vient assurer, précisément, dans l’architecture de son argumentation sur la mécanique quantique, l’exacte adéquation de la représentation théorique à la réalité. Elle exprime la nécessité pour la théorie de rendre compte de tous les éléments de réalité qu’il est possible de caractériser par la pensée. A un élément caractérisé de la réalité doit correspondre une grandeur théorique définie dans une théorie complète.

Le troisième temps est consacré à la recherche d’un moyen de caractériser un système physique réel indépendamment du fait qu’on l’observe ou non: la notion de corrélation de deux sous-systèmes fournit ce moyen, dont Einstein exprime l’essence en énonçant un principe de localité ou séparabilité locale, concept physique qu’il développe dans ce contexte comme l’un des critères limitant à ses yeux les choix possibles dans l’interprétation d’une théorie, c’est-à-dire de ses concepts fondamentaux. Le déterminisme n’intervient qu’ensuite: ce n’est pas lui qui est revendiqué en premier lieu pour caractériser la complétude; l’ordre des raisons est inverse: l’incomplétude étant acquise pour des raisons rattachées à l’intervention des catégories et concepts qui précèdent, l’absence de déterminisme s’ensuit. En effet, le non-respect du principe de séparabilité locale par la fonction Ψ qui décrit les systèmes quantiques, est la preuve, selon l’argumentation d’Einstein, que cette fonction ne peut pas fournir la description d’un système individuel.

La conclusion est que la mécanique quantique est une théorie statistique sur des ensembles de sytèmes: c’est à ce stade seulement, et non d’emblée a priori, ou à quelque moment précédent, que la question du déterminisme, vis-à-vis d’une représentation seulement statistique, se voit posée. A cet égard, ainsi d’ailleurs que par rapport à l’idée de causalité – avec laquelle on la confond souvent, bien que les deux, déterminisme et causalité, diffèrent -, la revendication d’Einstein est beaucoup moins absolue qu’on ne l’imagine communément, et elle est en tout cas nuancée: il faut, décidément, entendre ce qu’il veut dire quand il affirme que Dieu "ne joue pas aux dés".

2. Les paramètres cachés pour restaurer la causalité et la localité. diversité d’opinions sur la position d’Einstein.

Le problème de la réalité physique et de l’observation constitue l’enjeu fondamental du débat entre Einstein d’un coté, Niels Bohr, Max Born et l’‘école orthodoxe’ de l’autre. La mise en évidence du concept de non séparabilité locale s’est imposée, à la lumière des dévelopements ultérieurs, comme le résultat le plus tangible de ce débat du point de vue physique: dans les conditions de la physique quantique, la réalité physique est ‘non séparable localement’, et la mécanique quantique rend bien compte de cette propriété.

Ce n’est qu’assez récemment que l’attention a été attirée sur ce concept, à la faveur du résultat théorique important que constitue le théorème de Bell ainsi que des expériences de ‘corrélation à distance’ effectuées sur des systèmes quantiques voisins de celui imaginé dans l’expérience de pensée ‘EPR’. Jusqu’alors, la question de la non-séparabilité et de la non-localité avait été occultée par celle de l’indéterminisme, à quoi semblait se ramener, aux yeux de la plupart, le débat sur l’interprétation de la mécanique quantique.

Mais la revendication d’Einstein concernant la réalité des systèmes physiques séparables localement ne doit pas être confondue avec les tentatives effectuées par ailleurs en vue de restaurer le déterminisme et la causalité. La nature probabiliste de la mécanique quantique semble impliquer que c’est seulement à partir de données statistiques que l’on peut reconstituer les propriétés de systèmes individuels; cette situation est inverse de celle de la physique classique, où les comportements d’ensembles statistiques sont au contraire déduits des comportements individuels, comme l’ont remarqué aussi bien Einstein que des partisans de l’interprétation orthodoxe, en matière de constatation d’un état de fait.

C’est précisément dans la perspective de revenir à une situation plus traditionnelle à cet égard, et de restaurer, dans le domaine quantique, un déterminisme et une causalité au sens classique, en considérant la possibilité de décrire les systèmes physiques d’une façon qui ne soit pas seulement probabiliste, que les ‘théories à variables cachées’ ont été proposées par divers auteurs comme alternatives à la mécanique quantique.

Selon cette approche, il convient d’ajouter, aux variables décrivant les systèmes quantiques, des paramètres supplémentaires qui complèteraient la description dans le sens d’un déterminisme strict (tout en préservant les relations de la mécanique quantique, qui seraient retrouvées à la limite des distributions moyennes de ces variables ou paramètres). Tel était le sens des théories de l’‘onde-pilote’ et de la ‘double solution’ proposées par Louis de Broglie déjà en 1926-1927, et des modèles variés qui furent élaborés ensuite. Les partisans de ces modèles revendiquaient la nécessité de compléter la théorie quantique en retrouvant le déterminisme et se recommandaient généralement des arguments d’incomplétude d’Einstein (dont l’idée, nous l’avons vu, était sensiblement différente). La question restait posée de savoir si ce déterminisme causal était ou non compatible avec la mécanique quantique: si oui, cette dernière serait une théorie statistique fournissant des moyennes sur des processus sous-jacents plus fins. Cette question s’est vue périodiquement reprise, depuis la preuve d’‘incompatibilité’ de von Neumann, qui s’avéra n’être, en fait, que relative à une classe restreinte de telles variables, jusqu’aux résultats de Bell selon lesquels c’est, en réalité, la classe entière des variables supplémentaires cachées ‘locales’ qui est incompatible avec la mécanique quantique. C’est ainsi que Bell fut amené à redécouvrir l’importance de la non-séparabilité locale, quelque peu occultée dans le débat sur le caractère complet ou non de la mécanique quantique qui avait glissé, pour bien des protagonistes, à un débat sur l’indéterminisme.

Il est vrai que le modèle de de Broglie de 1926-1927 et la preuve de von Neumann de 1932 furent élaborés avant l’argument ‘EPR’. Mais les partisans de l’approche en termes de variables cachées déterministes virent dans l’argument ‘EPR’ un appui à leurs thèses. Ils prenaient toutefois comme point de départ ce que l’argument ‘EPR’ donnait pour conclusion (la mécanique quantique décrit des ensembles de systèmes), sans se poser généralement le problème, essentiel dans l’argument, de la séparabilité et de la localité. Aux yeux de la plupart, la restauration du déterminisme rétablirait du même coup la localité (alors que, nous le savons désormais, les deux problèmes sont distincts). Remarquons que la position de David Bohm était sensiblement différente: il voulait rétablir le dterminisme, mais non la localité, puisque les modèles dont il fait état sont non locaux, comme le remarquera John Bell.

On remarquera, avec ce dernier, une faiblesse de la terminologie: plutôt que de ‘variables cachées’, il serait préférable de parler de ‘variables incontrôlées’, dans la mesure où l’on ne peut, par hypothèse, en dire, en l’état actuel, davantage sur elles. Le terme ‘variables cachées’ pourrait laisser entendre qu’il s’agit d’une affaire de goût, et le physicien pragmatique n’en aurait cure, car, dirait-il, "pourquoi se préoccuper d’entités cachées qui n’ont d’effet sur rien?". Sous-entendu, pour Bell, si ces variables ont un sens physique, elles sont susceptibles de se manifester par un effet (effet que nous ne connaissons pas encore), et de prendre une certaine valeur, de la même façon qu’un particule, par exemple, se manifeste par la scintillation qui résulte de son impact sur un écran en une position donnée.

On a souvent voulu voir en Einstein un partisan de cette solution, en raison de son attitude critique à l’égard de la mécanique quantique et de son refus d’un "jeu de dés fondamental", qui ont indéniablement joué un grand rôle dans la motivation de ces théories. Louis de Broglie, par exemple, tout en se rendant bien compte qu’Einstein se proposait pour les quanta un programme différent du sien, se sentit encouragé par l’attitude critique de ce dernier sur l’incomplétude et la description statistique dans son retour, en 1952, à la direction première (causale et déterministe) de ses recherches, ébauchées dès 1926, et qu’il avait abandonnées ensuite pour adopter la conception ‘orthodoxe’. Il nous reste donc à voir ce qu’il en est. Mais il est utile d’évoquer, en commençant, les opinions différentes sur ce sujet.

Max Born fait cette assimilation de la position d’Einstein à une recherche de variables cachées déterministes. "Il attendait", écrit-il, "la mise sur pied d’une théorie plus exacte qui supprimerait cette incomplétude. Son espoir ne s’est pas encore réalisé, et les physiciens ont de bonnes raisons (qui reposent principalement sur les travaux de von Neumann […]) de croire que c’est impossible". La référence au théorème de von Neumann sur l’incompatibilité de la mécanique quantique et de variables cachées déterministes indique bien que Max Born identifie ces dernières et la voie recherchée par Einstein. Son commentaire à une lettre ultérieure de ce dernier exprime la même opinion. Bien qu’Einstein critiquât dans sa lettre le modèle déterministe proposé en 1952 par David Bohm, le trouvant "un peu trop facile", Born n’en continue pourtant pas moins d’estimer que la théorie de Bohm était "totalement conforme à ses propres idées" [d'Einstein].

Abraham Pais constate, de son coté, dans sa biographie Subtle is the Lord, qu’il n’a jamais trouvé le terme ‘variables cachées’ dans les écrits ou dans les lettres d’Einstein, mais il ne s’attarde pas davantage sur le problème (il se dit d’ailleurs peu familier de la question des interprétations alternatives de la mécanique quantique).

Selon Bell lui-même, dans l’article où il démontre son théorème suivant lequel de telles variables (à séparabilité locale) sont incompatibles avec les prédictions statistiques de la mécanique quantique, Einstein était partisan des variables cachées. "Le paradoxe d’Einstein, Podolsky et Rosen", écrit-il, "a été proposé comme un argument selon lequel la théorie quantique ne pouvait être une théorie complète, et des variables supplémentaires devaient lui être ajoutées. Ces variables additionnelles devaient rétablir dans la théorie la causalité et la localité". Bell indique ailleurs que deux textes d’Einstein, ses "Notes autobiographiques" et sa "Réponse aux critiques", "suggèrent que le problème des variables cachées présente un certain intérêt".

L’historien des sciences Max Jammer pense, quand à lui, qu’Einstein n’était pas partisan des variables cachées, et impute le crédit de l’opinion contraire au retentissement de l’article de Bell de 1964. Contestant, dans un texte sur "Einstein et les variables cachées", l’interprétation de Jammer, John Bell maintient que la position d’Einstein revient à défendre de telles variables, en se fondant sur les citations qu’il avait indiquées.. Dans la première, Einstein estime qu’il faut tenir ferme à l’hypothèse de l’indépendance de deux systèmes séparés spatialement (séparabilité locale). Dans la seconde, il compare la situation de la "théorie quantique statistique" à celle de la mécanique statistique par rapport à la mécanique classique. Pour Bell, cela signifie clairement une "adhésion à ce que l’on entend habituellement par variables cachées". Il donne deux autres citations d’Einstein qui (jointes au titre même de l’article ‘EPR’, "La mécanique quantique est-elle une théorie complète?") concluent à l’incomplétude de la théorie, à son caractère statistique résultant de cette incomplétude, et estiment qu’une théorie complète est possible. Bell indique également les références des lettres à Max Born dans lesquelles Einstein exprime son insatisfaction quant à l’interprétation de la mécanique quantique, et notamment son caractère statistique, récusant le "jeu de dés fondamental".

Bell identifie donc le diagnostic d’incomplétude de la mécanique quantique (et d’insatisfaction sur son caractère statistique) porté par Einstein et le projet de la compléter avec le "programme des variables cachées": pourtant, dans les textes qu’il mentionne, Einstein ne dit rien relativement à des variables cachées. Cette identification ne correspond pas à l’analyse que nous avons pu faire nous-même de ces textes.

Nous savons, certes, qu’Einstein nourrissait l’espoir, et peut-être le projet, de parvenir à une théorie complète des phénomènes quantiques. Mais la voie qu’il envisageait n’était pas de partir du schéma théorique existant et de lui ajouter des éléments qui manqueraient, en complétant simplement la théorie existante: il fallait, à ses yeux, la fonder sur d’autres bases (d’autres principes, plus fondamentaux, d’autres concepts, moins classiques et ‘mécaniques’). Si l’on entend par ‘variables cachées’ la perspective d’un déterminisme plus fin, fourni par une sous-structure qui serait simplement emboîtée dans la structure du niveau quantique, c’est-à-dire la perspective de garder comme point de départ les concepts classiques tels qu’ils sont employés en mécanique quantique, cette perspective n’est assurément pas la sienne.

Par contre, le programme de David Bohm dans ses premiers travaux, et celui de Louis de Broglie à partir de 1952, le premier concernant l’‘onde-pilote’, le second la ‘double solution’, allaient indéniablement dans cette direction. Einstein a maintenu avec ces deux chercheurs des relations étroites, et c’est à son témoignage direct que nous allons faire appel quant à sa position sur leurs tentatives. Comme nous allons le voir, elles ne le contentaient pas, même s’il suivait ces travaux avec une certaine sympathie, dans la mesure où ils exprimaient une insatisfaction à l’égard de la mécanique quantique dans son interprétation dominante, considérée comme théorie fondamentale et complète.

S’il ne nous paraît pas possible d’identifier le programme d’Einstein et celui des variables cachées, l’opinion contraire de Bell sur ce sujet n’en représente pas moins un élément important pour comprendre la signification profonde des développements sur la non-localité. Comme Bell l’a montré, la non-séparabilité locale est une propriété générale des systèmes quantiques, dont la démonstration n’est pas liée à l’un ou l’autre des modèles particuliers de "variables cachées" visant à restaurer le déterminisme et la localité (c’est l’ensemble des théories locales et déterministes – et d’ailleurs aussi indéterministes – qui sont contraires aux prédictions de la mécanique quantique). Cette propriété transcende, pour ainsi dire, ces modèles, et s’applique à toute théorie qui se proposerait de reproduire la mécanique quantique à titre d’approximation. Bell a obtenu son théorème, qui est ainsi un théorème général sur la non-localité, en transcrivant mathématiquement, comme il l’a lui-même indiqué, l’hypothèse de séparabilité locale d’Einstein en termes de paramètres cachés, et en comparant les prédictions ainsi obtenues à celles de la mécanique quantique considérées pour les mêmes systèmes. Les variables cachées qui interviennent dans les calculs intermédiaires disparaissent dans l’expression des grandeurs physiques finalement comparables.

Les ‘variables cachées’ au sens de Bell, telles du moins qu’il les envisage dans ses premières recherches sur la localité, ne s’identifient pas à un modèle d’un type particulier, quel qu’il soit. Elles sont simplement le moyen d’exprimer mathématiquement une propriété générale de systèmes physiques (la non-séparabilité locale) sur laquelle la mécanique quantique restait a priori muette: bien qu’elle fût inclue dans le formalisme, cette propriété aurait pu (n’eût été la démonstration du théorème) n’être qu’apparente et rester compatible avec une localité sous-jacente. On pourrait aussi bien, d’ailleurs, parler dans ce sens, pour la localité, si elle avait pu être maintenue, de ‘propriété cachée’ (ou incontrôlable, ou muette). Tel me semble du moins le sens profond de l’assimilation que fait Bell de la position d’Einstein au programme général des variables cachées: elle se justifie dans la perspective de sa propre recherche (c’est la méditation sur la localité au sens d’Einstein qui l’a amené à formuler son théorème), sinon du point de vue strictement historique. Au surplus Bell admet parfaitement que le modèle non relativiste de Bohm de 1952 était trop simpliste (ce dont Bohm convenait d’ailleurs). Lui-même considère, à vrai dire, la théorie de l’onde-pilote avec sympathie; mais ce qui le retient dans cette théorie, plutôt que son aspect de modèle causal, c’est qu’elle permet de régler un "problème de principe", qui préoccupait aussi Einstein, à savoir celui de la frontière entre la description en termes d’états quantiques et la description classique.

3. Einstein et les premiers travaux de David Bohm sur l’interprétation causale.

Peu après la publication de son livre, Quantum theory, apprécié par Einstein et Pauli et devenu un classique, David Bohm étudia la possibilité d’introduire des variables cachées en physique quantique. Dans son ouvrage, qui porte la marque d’une certaine influence de la philosophie de Bohr, il avait conclu à l’incompatibilité de telles variables avec la mécanique quantique, en raisonnant sur la base de l’expérience de pensée ‘EPR’; il trouvait qu’elles s’opposaient au principe d’indétermination, en requérant que des éléments simultanés de réalité correspondent à des grandeurs non-commutables. C’est "stimulé par ses discussions avec Einstein", et par d’autres critiques de l’approche de Bohr, qu’il revint sur la question. Son point de départ est une critique particulière de l’interprétation de la mécanique quantique, à savoir le caractère invérifiable de la prétention de cette dernière à être la description la plus complète d’un système individuel (Bohm greffe, en quelque sorte, un aspect de l’objection d’Einstein sur une perspective encore marquée d’observationalisme).

Il propose alors de compléter la théorie en donnant une forme plus explicite à la fonction d’onde, ce qui revient en fait à supposer que chaque particule de l’ensemble décrit par la fonction Ψ possède une position, x (qui constitue de fait la variable cachée), et une impulsion, mv, donc une trajectoire définie, qui est connue dès lors que l’état initial est donné. Au potentiel classique s’ajoute un potentiel quantique, fonction de la position, qui exerce une force réelle et s’avère être la source du mouvement non classique des particules. Les prédictions de la théorie retrouvent celles de la mécanique quantique, la différence résidant seulement dans l’interprétation de Ψ supposée représenter un champ réel (la variable décrivant la trajectoire demeure cachée dans la mesure où il n’est pas possible de connaître la position initiale). 


Pour l’essentiel, la théorie de David Bohm est analogue à celle de l’onde-pilote proposée par Louis de Broglie au Conseil Solvay de 1927, et réfutée alors par Pauli. Bohm la compléta par une théorie de la mesure, dans laquelle la variable cachée dépend en même temps du système et de l’appareil de mesure, l’interaction des deux induisant des fluctuations instantanées du potentiel quantique sur tout le système (mais il s’agit d’un processus sans échange d’information, qui ne viole donc pas le principe de relativité). Il rendait compte de la sorte de l’expérience de pensée ‘EPR’: la suppression du paradoxe réside, à vrai dire, en ceci que l’explication proposée équivaut à une traduction de la non-séparabilité (avec cet avantage de l’affranchir de la difficulté de la réduction de la fonction d’onde).

Contrairement à l’attente de Bohm, Einstein ne manifesta pas un grand enthousiasme pour sa proposition. "J’ai le sentiment", lui écrit Bohm, "que vous ne voulez pas accepter ce point de vue, pour la raison que vous le regardez comme non plausible". Et d’exposer à son correspondant qu’à ses yeux la plausibilité est un sentiment subjectif et que les seuls critères d’acceptabilité ou de rejet d’une théorie sont sa cohérence interne, son accord avec les faits connus, sa capacité à fournir une description objective de la réalité qui soit complète et précise. Un peu plus tard, Bohm fait état de ce que "Pauli a admis la consistance logique" de sa propre interprétation, mais qu'"il continue d’en rejeter la philosophie" en disant "qu’il ne croit pas en une théorie qui puisse même nous permettre de concevoir une distinction entre le cerveau de l’observateur et le reste du monde". (Autrement dit, Pauli rejette toute idée de l’observation et de la mesure qui ne soit pas strictement conforme à l’interprétation observationaliste orthodoxe).

Tout en appréciant vivement l’indépendance de jugement du jeune physicien, Einstein n’est pas disposé à le suivre: sans doute parce que, à ses yeux, sa théorie en reste au cadre des concepts de la mécanique quantique, quand il faudrait les dépasser. Exprimant à Max Born le sentiment que la tentative de David Bohm "d’interpréter la théorie quantique dans un sens déterministe" lui "semble un peu trop facile", Einstein ajoute: "mais tu es évidemment mieux placé pour en juger". Si Born lui semble mieux placé pour en juger, c’est bien que, pour lui, la théorie de Bohm (tout comme celle de Louis de Broglie de 1927) n’est qu’une simple variante de la mécanique quantique, et elle en partage le caractère ‘empirique’.

Dans son texte de 1953 offert en hommage à Max Born, Einstein exprime son insatisfaction de la voie proposée par Bohm, retrouvant l’une des critiques de Pauli à l’onde pilote de de Broglie (la vitesse qui résulte des équations devrait être nulle, et l’on ne retrouve pas le mouvement classique à la limite macroscopique), et concluant que "la seule interprétation de l’équation de Schrödinger admissible jusqu’à présent est l’interprétation statistique donnée par Born". Bohm fait valoir, au contraire, que l’interprétation causale proposée par de Broglie (en 1927) et par lui-même permet de retrouver le cas macroscopique comme cas limite, et que c’est l’interprétation probabiliste de Born qui se trouve en défaut sur ce point. Il revient à la charge, comprenant que c’est la direction de pensée, plus que le détail de l’argumentation, qu’Einstein n’aime pas: "Mais vous n’avez pas prouvé que ce modèle est inconséquent, parce qu’il s’accorde avec tous les faits que nous connaissons actuellement", et "d’une manière générale je ne requerrais pas votre principe [de simplicité logique] pour rejeter une théorie". Si la protestation de Bohm sur ce dernier point est légitime, elle n’en éclaire pas moins la différence entre son point de vue et celui d’Einstein: le problème de ce dernier n’était pas de formuler un modèle théorique valide, mais une théorie entendue dans un sens fondamental, et c’est en pensant à une telle théorie qu’il invoquait le critère de simplicité logique.

L’appréciation exacte d’Einstein sur les conceptions de David Bohm à cette époque et sur la voie déterministe et causale, nous la trouvons dans une lettre qu’il adressa à Aron Kuppermann en 1953. "Le Dr Bohm", écrit-il, "a redécouvert une idée de de Broglie vieille de trente ans et, avec une grande pénétration, l’a élargie et approfondie. Le but est d’obtenir la description du système individuel au lieu de l’ensemble auquel appartient le système". Pour Einstein, selon ce qu’il expose à son correspondant, il n’y a pas d’objection à faire, "d’un point de vue purement logique", à cette "interprétation du formalisme de l’actuelle théorie quantique". Mais elle lui semble cependant inacceptable "d’un point de vue physique" (à savoir le fait que, selon lui, la théorie de Bohm ne retrouve pas le cas classique comme limite). Et il conclut ainsi son commentaire: "Je pense qu’il n’est pas possible de se débarrasser du caractère statistique de la théorie quantique actuelle en ajoutant simplement quelque chose à cette théorie sans changer les concepts fondamentaux relatifs à la structure tout entière. Le principe de superposition et l’interprétation statistique sont inséparablement liés entre eux. Si l’on pense qu’il faut éviter l’interprétation statistique et la remplacer, il semble que l’on ne puisse pas conserver une équation de Schrödinger linéaire, qui implique, par sa linéarité, le principe de superposition des ‘états’". La remarque s’applique d’ailleurs aussi bien, par-delà le modèle en question – la théorie de l’onde-pilote dans la version de Bohm – à tous les modèles théoriques de ce genre.

La correspondance régulière que Bohm et Einstein continuèrent d’entretenir tout au long des mois suivants, jusqu’à la mort du second, nous permet de suivre la position d’Einstein en relation au développement des travaux de Bohm (en collaboration, en 1954, avec Jean-Pierre Vigier) dans la direction d’une théorie causale, cette fois relativiste. Bohm considère maintenant que la fonction Ψ exprime bien une propriété statistique de la matière, et qu’elle est une approximation statistique d’un champ plus fondamental, le rapport entre les deux étant analogue à celui du mouvement brownien aux mouvements moléculaires sous-jacents. "Ce point de vue" écrit-il, "tend à se rapprocher de votre idée selon laquelle la mécanique quantique est ‘incomplète’". Bohm pense, en fait, que c’est au niveau subatomique (celui des particules élémentaires) que l’on trouvera la clé des lois causales (toutefois il n’exclut pas que ce puisse être au niveau de l’unification de l’électromagnétisme et de la gravitation, c’est-à-dire dans la direction privilégiée par Einstein). Einstein l’encourage, sans se prononcer sur la voie particulière choisie par son correspondant, soulignant la difficulté de l’approche fondamentale – et rappelant incidemment le caractère "trop facile" de sa solution antérieure


A Einstein qui évoque l’éventualité d’abandonner le continuum et l’espace et le temps comme concepts fondamentaux, Bohm exprime l’idée que toutes les possibilités de description de la nature en termes de mouvements continus n’ont pas été épuisées. Il lui semble, par ailleurs, qu’il faudrait d’abord connaître les lois du microscopique, pour obtenir ensuite celles du domaine macroscopique comme approximation statistique, le chemin inverse (celui dans lequel il voit Einstein) lui paraissant douteux. "Bien sûr", précise-t-il, "il n’y a pas de raison pour que [le chemin du macroscopique au microscopique] ne marche pas; mais, tout compte fait, il semble plus vraisemblable que les lois à grande échelle impliquent un processus de moyenne qui laisse peut-être échapper des propriétés qualitatives importantes du niveau microscopique, de sorte que la clé fondamentale peut nous échapper si nous étudions seulement les lois de champ macroscopique". La remarque en elle-même est importante du point de vue méthodologique, et met le doigt sur ce qui est sans doute une faiblesse de l’approche d’Einstein. Celui-ci, comme nous le savons, ne fait pas de séparation entre les lois du microscopique et du macroscopique et recherche un principe formel qui soit applicable aux deux, tout en laissant de coté dans cette recherche les indications (à ses yeux trop empiriques, et cependant d’une richesse considérable) de la physique du microscopique.

Mais, par ailleurs, la considération de principe énoncée par Bohm est marquée par sa propre tentative d’alors, de modéliser les phénomènes physiques en termes de niveaux emboîtés les uns dans les autres, ce qui en restreint la portée. Son point de vue est, plus explicitement encore qu’avant, celui de variables cachées, responsables cette fois d’une dynamique sous-jacente: "Sous la théorie quantique, il y a un niveau subquantique de mouvements déterminés de façon continue et causale…", la théorie quantique étant retrouvée par passage aux moyennes (à l’instar du mouvement brownien, déjà évoqué). "En d’autres termes", explique Bohm, "les événements au niveau atomique sont contingents relativement aux mouvements (généralement irréguliers) de quelque espèce d’entité encore inconnue mais qualitativement nouvelle, qui existe sous le niveau atomique. Il en résulte que les relations entre les objets qui peuvent être définis au niveau atomique seront caractérisées par les lois du hasard, puisqu’elles ne seront déterminées qu’en termes d’un genre quasi-ergodique des mouvements de nouvelles sortes d’entités qui existent au niveau inférieur".

Cette idée d’une "hiérarchie sans fin de microstructures" ne plaît pas à Einstein: penser que la solution se trouve dans les structures sub-atomiques correspond, pour lui, à l’idée de la "grande majorité des physiciens contemporains", même s'"ils ne vont pas aussi loin" que Bohm. "Mon instinct", écrit-il à ce dernier, "ne me permet pas de suivre tout ce développement, même si c’est par une série impressionnante de découvertes empiriques que l’on y est parvenu et qu’il est testé". Et il lui rappelle sa voie propre: "Je ne crois pas à des lois pour le microscopique ou le macroscopique, mais seulement à des lois (de structure) d’une validité rigoureuse générale. Et je crois que ces lois sont logiquement simples, et que la foi dans leur simplicité est notre meilleur guide. Dans ce cas, il ne serait pas nécessaire d’avoir pour point de départ plus qu’un nombre relativement faible de faits empiriques. Si la manière dont la nature est organisée ne correspond pas à cette croyance, alors il ne nous reste que très peu d’espoir de la comprendre plus profondément". Mais il admet que la simplicité logique peut aussi nous tromper, si l’on ne part pas des bons concepts élémentaires: "Si, par exemple, il n’est pas exact que la réalité puisse être décrite comme un champ continu, alors tous mes efforts sont vains, même si les lois sont de la plus grande simplicité imaginable".

Pour Einstein, l’absence de possibilité de tester empiriquement sa théorie n’est pas non plus une preuve de sa fausseté. Elle tient à la nature mathématique des équations, non linéaires, et à l’impossibilité d’obtenir des singularités: "cela montre que nos méthodes mathématiques sont insuffisantes dans leur état actuel pour aboutir à une décision". "Je ne cherche pas à vous convaincre", indique-t-il à Bohm, "je voulais simplement vous montrer comment j’en suis venu à cette attitude. Ce qui m’a particulièrement frappé de manière très forte, c’est de m’être rendu compte qu’en utilisant une méthode semi-empirique on ne serait jamais parvenu aux équations de la gravitation pour l’espace vide. C’est seulement le point de vue de la simplicité logique qui peut nous aider ici (loi du champ relativiste la plus simple pour un champ tensoriel (symétrique)".

4. Einstein et la direction des recherches de Louis de Broglie.
Lorsque Louis de Broglie proposa, en 1926-1927, sa théorie de la ‘double solution’ (contemporaine de l’interprétation probabiliste de Max Born), il était mené par le souci de réconcilier les quanta de lumière d’Einstein (c’est-à-dire la lumière en tant que corpuscule) et les phénomènes optiques (entendons ondulatoires) de diffraction et d’interférences. Dans sa "nouvelle optique des quanta de lumière", le corpuscule lumineux est "une sorte de singularité au sein d’une onde étendue à laquelle il est incorporé, et qui guide son mouvement parce qu’il est solidaire de cette onde", selon une description résumée qu’il en donna plus tard: il en rapporte d’ailleurs l’inspiration à Einstein, qui avait formulé, à l’aube de la dualité onde-corpuscule, une hypothèse sur le champ à points singuliers, et dont l’idée de ‘champ fantôme’ guidant la particule de lumière pourrait fort bien l’avoir influencé comme elle l’avait fait pour Born.

Mais l’onde en question ne pouvait être celle décrite par la fonction Ψ de la mécanique quantique, homogène et ne contenant pas de singularité, et dans laquelle de Broglie voyait "une onde fictive", représentation incomplète et statistique ne décrivant que des moyennes. A la solution de la mécanique quantique devait correspondre une autre solution à singularité qui représenterait le système réel (et individuel) dans son comportement spatio-temporel. Avec cette théorie, qui prolongeait son extension de la dualité onde-corpuscule aux éléments de matière, de Broglie poursuivait son programme d'"obtenir une image précise du monde microphysique réalisant une véritable synthèse permettant de comprendre clairement la coexistence des ondes et des corpuscules". Il s’agissait, ce faisant, de préserver les caractères classiques du corpuscule, tout en réalisant son union avec l’onde, c’est-à-dire de remplacer la dualité onde ou corpuscule par une synthèse onde et corpuscule. Mais ce n’était encore qu’une ébauche de théorie, plus intuitive que rigoureuse, et dans la formulation de laquelle de Broglie se heurtait à de grandes difficultés mathématiques.

De Broglie ne présenta au Conseil Solvay de 1927 qu’une version simplifiée de la théorie de la double solution, sous la forme de sa théorie de l'"onde pilote". C’est au sein de l’onde continue elle-même, solution de l’équation de la mécanique quantique (la fonction Ψ), qu’il place le corpuscule, en le supposant entraîné (guidé) par elle. La théorie se contente ici de constater la dualité onde-corpuscule, sans essayer de l’expliquer comme se le proposait la théorie de la double solution; sous cette "forme atténuée" de ses premières idées, elle avait "l’avantage de conserver la notion intuitive de corpuscule ponctuel bien localisé dans l’espace et de maintenir le déterminisme rigoureux de son mouvement". Mais ce qu’elle gagnait en simplicité et en caractère intuitif (au sens de l’intuition visuelle), elle le perdait en vraisemblance. Outre l’objection que Pauli ne manqua pas de lui opposer immédiatement, de Broglie lui-même se rendit compte que l’onde de la mécanique quantique ne peut représenter concrètement le mouvement du corpuscule en accord avec la physique classique (elle est une représentation sur l’espace de configuration, non sur l’espace physique, et il critiquait d’ailleurs lui-même pour cela la conception de Schrödinger qui interprétait cette onde comme réelle). 

Pour cette raison, et d’autres, il renonça à cette direction de recherches et se rallia à la mécanique quantique orthodoxe. Mais à vrai dire, même dans ce long ralliement qui dura vingt cinq années, jusqu’en 1952, la mécanique quantique qu’il professait était encore essentiellement une théorie de la dualité onde-corpuscule, qui se satisfaisait, certes, d’une interprétation probabiliste pour une fonction d’onde à la signification physique abstraite. C’est à ces circonstances qu’Einstein fait allusion dans sa préface à la traduction anglaise du livre de de Broglie Physique et microphysique, écrivant, à propos des idées présentées dans le livre (dont l’original fut publié en 1947, donc avant le retour de de Broglie à ses idées antérieures): "Ce qui, cependant, m’a fait le plus impression, c’est la présentation sincère du combat pour parvenir à un fondement conceptuel logique de la physique, qui a finalement conduit de Broglie à la ferme conviction que tous les processus élémentaires sont de nature statistique".

Le travail de David Bohm retrouvant l’‘onde-pilote’ fut, nous l’avons dit, l’occasion pour de Broglie de reprendre son ancien programme d’une représentation spatio-temporelle de la physique quantique, c’est-à-dire de la dualité des ondes et des corpuscules que cette dernière n’avait, pour lui, fondamentalement jamais cessé d’être. Les améliorations apportées à la théorie par Bohm (notamment l’analyse des processus de mesure) permettaient d’écarter certaines des anciennes objections de Pauli. D’autre part, Jean-Pierre Vigier venait, de son coté, d’établir un rapprochement entre la théorie de la double solution de de Broglie et un théorème d’Einstein (formulé à la même époque que la première, en 1927) sur un sujet tout différent, la Relativité générale; selon ce théorème, les particules apparaissent comme des singularités dans la métrique de l’espace-temps, pour des équations non-linéaires, ce que Vigier raccordait aux idées de Bohm. En reprenant d’Einstein le thème de la complétude, de Broglie vit, dans ce regain d’intérêt pour son ancienne théorie, la possibilité de dépasser "l’indéterminisme et l’impossibilité de représenter les réalités de l’échelle atomique d’une façon précise" (tout en admettant la validité de la mécanique quantique actuelle) en direction d'"une réalité parfaitement déterminée et descriptible dans le cadre de l’espace et du temps par des variables qui nous seraient cachées, c’est-à-dire qui échapperaient à nos déterminations expérimentales".

Toutes les recherches ultérieures de Louis de Broglie furent dès lors orientées dans cette direction. A la théorie de la double solution, il devait plus tard adjoindre, à partir de 1960, l’idée d’une ‘thermodynamique cachée des particules’, c’est-à-dire de fluctuations de la localisation d’une particule, qui s’appuie sur l’équivalence, en thermodynamique, pour ce qui est du résultat, entre la fluctuation de position d’une particule unique localisée, et la répartition statistique d’un ensemble de particules localisées: ce qui revient à l’introduction d’un élément aléatoire dans la théorie de la double solution. En élaborant cet aspect de sa théorie, de Broglie invoquait la remarque d’Einstein, dans l’article donné par ce dernier à son volume jubilaire, faisant un parallèle entre la mécanique statistique et la loi du mouvement brownien qui ne fournissent, ni l’une ni l’autre, une base de départ pour une théorie complète.

Einstein avait suivi en leur temps les tentatives de de Broglie, comme toutes celles qui se proposaient de donner corps à la physique des quanta. Il avait même soutenu de Broglie au Conseil Solvay de 1927 et, sinon le détail de sa théorie, du moins la direction générale de sa recherche, dans la mesure où elle se portait sur ce qu’il considérait comme des difficultés réelles de la mécanique quantique. Toutefois, comme de Broglie lui-même devait en faire la remarque, si Einstein "[l]‘encourageait dans la voie où [il, de Broglie, s'] était engagé", c’était "sans cependant approuver nettement [s]a tentative". De Broglie diagnostique d’ailleurs chez Einstein une "attitude réservée, [une] sorte de timidité devant la question des quanta, qui depuis 1925 l’avait empêché de faire et même d’encourager explicitement toute tentative de solution du problème des ondes et des corpuscules".

Dans le texte de 1953 offert en hommage à Louis de Broglie, Einstein évoque précisément les efforts de ce dernier pour "compléter la théorie ondulatoire des quanta, et chercher à donner, dans le cadre conceptuel de la mécanique classique (point matériel, énergie potentielle), une description complète de la configuration d’un système en fonction du temps – idée sur laquelle, assez récemment et sans connaître le travail de de Broglie, vient de retomber M. David Bohm (théorie de l’onde-pilote)". Les expressions mêmes qu’il emploie montrent bien comment Einstein voit le programme de de Broglie et celui de Bohm: comme la recherche d’une complétude théorique au sens du déterminisme de la physique classique. Il indique d’ailleurs aussitôt que ce n’est pas dans ce sens-là qu’il a lui-même orienté ses recherches: "J’ai pourtant sans cesse cherché un moyen de résoudre l’énigme des quanta d’une autre manière…".

Sa direction propre, comme nous l’avons vu, est déterminée par la conviction que le point de départ fondamental doit être différent (tel est le sens de ses considérations sur l’incomplétude): "Il m’apparaît que la théorie quantique statistique constitue aussi peu un point de départ utilisable pour l’élaboration d’une théorie plus complète que, peut-être, la théorie du mouvement brownien fondée sur la mécanique classique et la loi de la pression osmotique n’aurait pu constituer un point de départ utilisable pour la construction de la mécanique cinétique des molécules, si la théorie du mouvement brownien avait précédé celle-ci".

La correspondance échangée entre Einstein et de Broglie en 1953 et 1954 comporte des éléments d’un vif intérêt qui confirment et complètent ce que nous savons de leurs positions respectives. Ayant proposé à de Broglie, comme il l’avait fait à Bohm, de s’associer par des contributions qui préciseraient leurs points de vue respectifs à l’ouvrage en hommage à Max Born, Einstein lui dit se réjouir d’avoir ainsi l’occasion de savoir ce que Louis de Broglie pense actuellement "des fondements de la théorique quantique", et trouver utile que son article et celui de Bohm paraissent, car, dit-il, "je sais que l’intérêt pour les questions de principe est très vif dans la nouvelle génération de physiciens". De Broglie lui avait adressé une lettre d’acceptation par laquelle il annonçait l’envoi d’une courte note "précisant [son] point de vue actuel sur la question de l’interprétation de la Mécanique ondulatoire", et indiquait à son correspondant que son point de vue "est assez différent de celui de M. Bohm". La théorie de Bohm lui paraît "inacceptable sous sa forme actuelle", "parce qu’elle considère l’onde Ψ comme une réalité physique": la double solution est plus satisfaisante à ses yeux, puisque l’onde Ψ de la mécanique quantique reste fictive, l’onde u étant seule réelle (c’est elle qui porte le corpuscule); mais son existence requiert des équations non-linéaires.

Dans une lettre de mai 1953, Einstein commente la note que lui a envoyée de Broglie sur ses conceptions. Le point de vue de de Broglie est clair, dit-il en substance, il marque sa différence avec la théorie de David Bohm: "Vous ne croyez pas, si je vous comprends bien, à la possibilité d’adopter le programme de nouveau mis en avant par M. Bohm: a) solution de l’équation de Schrödinger par un champ Ψ ; b) adjonction d’une trajectoire compatible avec la fonction Ψ ". Puis il essaie de se résumer, pour lui-même, l’idée directrice de la nouvelle théorie de son correspondant (et, ce faisant, il en souligne les traits saillants): "Au lieu de cela vous proposez une représentation de la réalité physique (description complète) qui serait de la forme Ψ = Ψ.Ω Ceci constitue une forme de produit dans laquelle l’un des facteurs traduit la structure particulaire et l’autre la structure ondulatoire. Ce serait là en fait une représentation satisfaisante de la double structure que nous impose l’expérience. Ce serait une théorie vraiment nouvelle et non pas un complément des anciennes théories"

Sous la forme ramassée ainsi proposée, Einstein extrait l’essence de l’idée de Louis de Broglie, considérée par rapport à sa propre préoccupation. Elle porte d’une part sur la possibilité d’exprimer le double caractère onde-corpuscule par un champ (nous savons qu’il a, quant à lui, abordé les choses différemment, ce caractère ne pouvant pas être fondationnel à ses yeux). Elle fait état, d’autre part, de ce qu’il ne suffit pas d’apporter "un complément" aux anciennes théories, comme le fait la théorie de l’‘onde-pilote’, mais il faut une théorie vraiment nouvelle (la théorie de de Broglie prétend être telle; nous savons que, pour Einstein, la théorie complète ne peut être obtenue qu’en changeant les bases de départ). Cette réaction d’Einstein, le besoin qu’il éprouve d’expliciter ainsi les deux traits saillants de la théorie proposée par de Broglie, est significative eu égard à la nature de ses propres doutes et de son propre programme: elle laisse bien voir la différence de son approche avec celle de Louis de Broglie. Cette différence concerne en premier lieu la dualité, dont une théorie nouvelle devrait, pour lui, s’affranchir, ne se proposant que de la retrouver à l’approximation de la théorie quantique actuelle.

Si Einstein manifeste son intérêt pour les propositions de Louis de Broglie, de toute évidence il ne les reprend pas à son compte, ne serait-ce que parce qu’elles comportent trop d’arbitraire. On le devine, bien qu’il ne le dise pas expressément, à sa demande de précisions: "Pour autant que je puisse voir, pensez-vous que le produit doive satisfaire à l’équation initiale de Schrödinger, ou bien le facteur ‘ondulatoire’ seul doit-il posséder cette propriété, ou alors les deux facteurs, ou encore les deux facteurs et leur produit ?". Il poursuit en explicitant une autre condition de la solution envisagée par de Broglie (condition qui correspond au principe de superposition): "Votre but serait aussi atteint si la fonction cherchée pouvait être représentée par une somme de tels produits. Finalement, il ne paraît pas nécessaire que le tout puisse être représenté par une seule fonction (une composante), mais peut-être par un ensemble de plusieurs composantes".

Sa remarque la plus importante, qui nous éclaire sur ses propres vues, est relative à l’arbitraire, sur lequel il revient: "Vous pensez que cette liberté constitue un grand malheur pour les théoriciens. Cette liberté m’a tellement préoccupé que je me suis obstiné à rechercher un principe formel qui limiterait notre liberté…". La différence avec l’approche de de Broglie est ici plus nettement marquée encore: la voie d’Einstein est celle d’une recherche première d’un principe formel. "Mais", ajoute Einstein (et ce ‘mais’ marque à lui seul la différence), "nous avons en commun la conviction que nous devons rester attachés à l’idée de la possibilité d’une représentation entièrement objective de la réalité physique". On notera encore que c’est la réalité qui est mise en avant, et non la causalité ou le déterminisme, sur lesquels insistait Louis de Broglie.

Dans une lettre ultérieure, Einstein revient sur sa "méthodologie", comme il dit, c’est-à-dire, en réalité, inséparablement sa démarche et son ‘style’. Malgré leur "commune conviction" qui les fait tous deux ‘hérétiques’, c’est-à-dire leur sentiment de l’insuffisance de la mécanique quantique, leurs ‘méthodologies’ sont en effet différentes. "Vue de l’extérieur", écrit Einstein, "ma méthodologie (…) semble assez bizarre. En effet, je dois ressembler à l’oiseau du désert, l’autruche, qui sans cesse cache sa tête dans le sable relativiste pour ne pas faire face aux méchants quanta". Einstein indique qu’il cherche aussi une "substructure", "nécessité que la théorie quantique actuelle cache habilement par l’application de la forme statistique". Mais, précise-t-il, "je suis convaincu qu’on ne pourra pas trouver cette substructure par une voie constructive en partant du comportement empirique des objets physiques". Le "refus de regarder les quanta en face", c’est, en fait, le refus de la voie ‘empiriste-constructiviste’; quant à la "sous-structure" qu’il cherche, elle est tout autre que celle de de Broglie et de Bohm (voir plus haut ce qu’il disait à ce dernier à propos des niveaux emboîtés de particules): c’est le soubassement architechtonique de la théorie.

Et c’est, en fait, par la voie de la recherche d’un principe purement formel, fondée "sur la conviction que les lois de la nature ont la plus grande simplicité logique imaginable", c’est-à-dire sur la recherche d’une "théorie du champ des quanta", qu’Einstein tente, pour sa part, d’aborder le problème quantique (comme nous le savons par ailleurs). Mais il convient qu’une telle théorie peut fort bien ne pas exister, et il admet que "dans ce cas mes efforts ne peuvent pas mener à la solution du problème de l’atomistique et des quanta, peut-être même pas nous rapprocher d’une solution". Les physiciens des quanta sont persuadés que tel est le cas: "Peut-être ont-ils raison sur ce point (…). Mais cette conviction négative est fondée sur une base seulement intuitive et non pas objective. Par ailleurs, je ne distingue aucune voie claire vers une théorie logiquement simple".

A cette profession de foi et à cet aveu, Louis de Broglie répond en invoquant sa propre direction: la recherche d'"images spatio-temporelles précises du dualisme onde-corpuscule, permettant de justifier le succès des lois statistiques de la mécanique quantique". De Broglie exprime également à Einstein son accord avec ce que celui-ci lui a écrit sur sa méthode de la "simplicité logique", estimant, face aux difficultés rencontrées par lui-même et ses collaborateurs dans la recherche des bonnes équations non-linéaires, qu’elle seule probablement peut fournir une possibilité de progresser: "En accord avec vos idées", conclut-il sa lettre, "ce problème ne pourrait sans doute être résolu qu’en suivant une voie analogue à celle qui a conduit aux équations de la Relativité généralisée, c’est-à-dire en s’inspirant de l’idée de simplicité logique".

On voit bien, toutefois, par-delà une certaine concordance, la différence de démarche entre Einstein et de Broglie. Elle est présente dès le point de départ, dans la définition du but que chacun d’eux assigne à la théorie qu’il voudrait obtenir. Einstein estime la méthode "constructive" (c’est-à-dire, pour lui, empiriste) inadéquate et recherche un principe formel du genre d’un principe de relativité généralisé étendu, applicable à l’ensemble des lois physiques, car la solution ne peut désormais provenir que d’une plus grande unité. De Broglie recherche une solution dans le droit fil de l’intuition qui présidait déjà à ses premiers travaux, basée sur une image spatio-temporelle, celle d’un corpuscule lié à une onde, et posant en principe un déterminisme s’appliquant à ces concepts classiques. La ‘méthodologie’ qu’il met en oeuvre est celle de l’obtention, selon ses propres termes, "d’images spatio-temporelles précises du dualisme onde-corpuscule", ce qui le conduit à une diversité d’hypothèses possibles, dont le choix est "arbitraire", comme Einstein le remarquait.

Ce dernier, par contraste, tout en désirant maintenir le continuum spatio-temporel, ne parle jamais de sa représentation en termes d’images (il la voit très indirecte, à partir du champ pris comme concept premier), voulant précisément dépasser le dualisme et les concepts (classiques) qui l’expriment, trop empiriques, et n’imposant pas suffisamment de contraintes. L’idée de contrainte logiquement imposée par un principe formel est centrale dans sa pensée: ce principe fondamental, s’exprimant par des limitations sur les possibilités de choix des grandeurs physiques, est chargé d’exprimer les propriétés des systèmes et des phénomènes matériels dans ce qu’elles ont d’essentiel, et doit constituer la base même de la théorie. La physique théorique au sens d’Einstein, telle que l’exige la physique à l’état où elle est parvenue, est gouvernée par quelques principes fondateurs.

Celle que de Broglie met en oeuvre est différente. On peut la caractériser comme la combinaison d’une théorie physique ‘phénoménologique’ (c’est-à-dire qui se propose une représentation théorique des faits empiriques en termes de modèles) et d’une ‘physique mathématique’ (qui exploite des aspects formels tels que des analogies d’expressions mathématiques). Sa démarche première demeure la recherche d’une représentation spatio-temporelle conçue comme "image intelligible [du] dualisme", et des principes du genre invoqué par Einstein (généraux et de formulation abstraite) seraient accueillis volontiers, mais au titre de régulation plutôt que de fondation.

La différence entre les ‘styles de recherche’ d’Einstein et de de Broglie se manifeste également dans leurs attitudes respectives face au rapport entre la relativité et la physique quantique. Einstein maintient sa méthode (telle que nous avons tenté de la caractériser par ailleurs), qui est de considérer la théorie en fonction de son objet, et sa recherche de la généralisation du champ s’en tient à la considération du champ défini sur le continuum. S’il garde à l’esprit le problème des quanta, c’est comme une conséquence lointaine éventuelle: malgré ce but ultime, il ne mêle pas les deux théories – et c’est aussi parce que la théorie quantique lui semble insuffisante du point de vue de ses concepts et de ses principes fondamentaux. De Broglie, fidèle en cela à sa démarche initiale de 1923, continue de penser en même temps la théorie de la Relativité (restreinte, ce qui, pour Einstein serait de toute façon insuffisant) et la théorie quantique, les joignant dans un même modèle, qui ne peut être, malgré son apparence mathématique formelle, qu’une approche de nature phénoménologique.

Pour conclure, indiquons qu’Einstein donnait lui-même par avance, de manière implicite il est vrai, la réponse à la question de sa position par rapport aux variables cachées, quelque temps avant que celles-ci ne connaissent un regain d’intérêt. Il déclarait, dans sa "Réponse aux critiques" de 1949, que, puisque la mécanique quantique ne peut pas raisonnablement prétendre décrire de façon complète les systèmes individuels ("raisonnablement", c’est-à-dire sans faire appel à des actions instantanées à distance), "il apparaît inévitable de chercher ailleurs une description complète du système individuel"; cela étant, il devrait être clair dès le commencement, écrivait-il, que "les éléments d’une telle description ne sont pas contenus dans le schéma conceptuel de la théorie quantique statistique"108. Les solutions en termes de variables cachées appartiennent clairement à ce schéma, qu’elles soient prises sous la forme simplifiée de la première théorie de David Bohm, ou plus raffinées, comme les approches ultérieures de Bohm, de de Broglie, de Vigier ou d’autres, et même si elles incluent des équations non-linéaires, dont Einstein soulignait la nécessité.

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Ma peinture à l’aquarelle: étude (suite), paysage d’hiver


Ma peinture à l’aquarelle: étude avec réserves pour les blancs (suite), paysage d’hiver

Mon aquarelle "paysage d’hiver" où j’ai repris le modèle du paysage d’été de mon précédent article

Le même paysage, en été.




J’ai regardé cette vidéo après a voir peint mon aquarelle. Je la réserve pour plus tard, pour un paysage d’hiver où les couleurs froides contrastent avec des couleurs chaudes. Je ne ma lasse pas d’admirer la facilité apparente du peintre et le résultat magnifique que j’aimerais bien obtenir.

Pour terminer, peindre dans la bonne humeur et avec humour!










 

Ma peinture à l’aquarelle: étude, paysage d’été avec réserves pour les blancs



Ma peinture à l’aquarelle: étude, paysage d’été avec réserves pour les blancs

 

Génial la gomme à dessiner. 

Voici maintenant ma peinture: paysage d’été. Dommage que je ne me sois pas très bien servi de la gomme à dessiner. Je ferai mieux la prochaine fois. Je prépare le même paysage mais en hiver avec des couleurs froides.




"Le petit monde de Chris" un blog avec des aquarelles qui m’inspirent bien:

 

Et pour terminer le niveau que je n’atteindrai pas, mais on peut rêver.

 

 

Mes peintures: Retour à l’huile


Mes peintures: Retour à l’huile

 

Nature morte à l’huile 

Les voiles:

au calme et à la sérénité du modèle j’ai préféré des teintes tourmentées qui me font plus penser au bateau ivre.

 

Mon modèle

Le bateau ivre

 

Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.

J’étais insoucieux de tous les équipages,
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages,
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.

Dans les clapotements furieux des marées,
Moi, l’autre hiver, plus sourd que les cerveaux d’enfants,
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.

La tempête a béni mes éveils maritimes.
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
Dix nuits, sans regretter l’oeil niais des falots !

Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sûres,
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
Et des taches de vins bleus et des vomissures
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.

Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !

J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !

J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !

J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,
Et les lointains vers les gouffres cataractant !

Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
Échouages hideux au fond des golfes bruns
Où les serpents géants dévorés des punaises
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !

J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
– Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.

Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux…

Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
Des noyés descendaient dormir, à reculons !

Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;

Libre, fumant, monté de brumes violettes,
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
Des lichens de soleil et des morves d’azur ;

Qui courais, taché de lunules électriques,
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;

Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
Fileur éternel des immobilités bleues,
Je regrette l’Europe aux anciens parapets !

J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
– Est-ce en ces nuits sans fonds que tu dors et t’exiles,
Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ?

Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
Ô que ma quille éclate ! Ô que j’aille à la mer !

Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai.

Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames,
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.



Nu à l’aquarelle



Nu à l’aquarelle

Cinq siècles de beauté, de fantasmes et d’oeuvres interdites

La quête de l’éternel féminin parcourt toute l’histoire de l’art et devient un thème de prédilection à partir de la Renaissance. Pourtant, l’histoire du nu en peinture est celle d’un combat pour représenter cet obscur objet de désir, sans cesse attaqué, censuré, muselé par la pudeur. Explorant la façon dont les peintres contournent les interdits, s’emparent des archétypes et jouent avec les codes de l’histoire de l’art, ce beau livre retrace cinq siècles de représentations de la femme occidentale. Des Vénus idéales de Botticelli aux créatures spectaculaires de Lucian Freud, en passant par les courtisanes de Titien, les pauvres mortelles de Rembrandt, les libertines de Fragonard, les femmes fatales des symbolistes ou les grandes amoureuses des surréalistes, cette Histoire indiscrète du Nu féminin interroge l’évolution des canons esthétiques, les significations politiques, religieuses ou philosophiques du nu. Mais il dévoile également la vie secrète et parfois sulfureuse des plus grands chantres de la nudité. Étudiant les relations des peintres à leurs modèles, racontant les secrets d’ateliers, voire les secrets d’alcôves, cet ouvrage fait se rejoindre la grande et la petite histoire à travers une sélection d’oeuvres magnifiques, parfois interdites, souvent érotiques et toujours sublimes. Un passionnant décryptage dont le but ultime est de redonner à ces nus toute leur charge émotionnelle et sensuelle.

matvpratique.com/video -COMMENT DESSINER UN NU FÉMININ AU CRAYON ?

Voici maintenant mon dernier essai de nu à l’aquarelle. Je me suis inspiré de Corno (voir les photos sous mes trois peintures).

Première ébauche

 

Peinture retouchée 1

Peinture retouchée 2) 

Comme mon amie Raymonde m’en a fait la remarque cette aquarelle manque de volume les coups de pinceau sont trop verticaux et pas assez arrondis. Je la reprendrai plus tard après mes essais à l’huile que je vais maintenant tenter. 

Le modèle qui m’a inspiré: par Corno. https://www.facebook.com/cornostudio?fref=ts

Je n’avais pas vu cette peinture de Corno avant de faire mon aquarelle, je pense que j’aurais mis des tons différents et moins de noir.

La prochaine peinture sera un retour à l’huile. Voici  une toile que je vais essayer de représenter.

 

 

Track Curiosity Rover’s Entire Mission With This Incredible Image From Space | Wired Science | Wired.com


See on Scoop.itles merveilles de la nature

The entire story of the Curiosity rover’s travels are on spectacular display in this new picture from Martian orbit by the HiRISE camera aboard NASA’s Mars Reconnaissance Orbiter.

See on www.wired.com